Ça y est, nous voici arrivées à Alger après près d’une semaine passée en Algérie. Je ne suis pas une grande fan des récits chronologiques, mais les journées sont tellement denses que je suis tentée… Comme m’a dit très justement mon frère, en voyage à vélo, tu sais qu’il va t’arriver des trucs, mais tu ne sais pas encore quoi !

En réalité, l’entrée en Algérie commence dès l’embarquement dans le bateau. Des centaines de voitures attendent, toutes plus chargées les unes que les autres, et les tapis de prière sont étalés sur le parking pour la prière du coucher du soleil. A bord, les touristes se comptent sur les doigts d’une main et à l’arrivée au port d’Oran le lendemain matin, je suis embauchée comme traductrice allemand/espagnol pour les 3 motards qui débarquent en même temps que moi. Dans la queue pour la douane, je me fais déjà plein d’amis, douaniers compris, “pourquoi tu es toute seule avec un tandem ?”, je fais des blagues “on s’est engueulés, il est parti !” ou alors “je t’attendais, tu pars avec moi !”. On prend mon numéro de téléphone, on me donne même de l’argent pour avoir de quoi acheter deux trois trucs avant de changer les euros que j’avais retirés.
Puis tout le monde commence à partir et les gendarmes me retiennent encore, “5 minutes, 5 minutes”, les heures passent et mon amie Zahera (pour ceux qui ont suivi depuis le début : Alice mon amie de Montpellier, m’a donné le contact de Jean Marie que j’ai vu dans le Vercors, qui m’a donné le contact d’une dame d’Oran qui m’a donné le contact de Zahera qui organise des sorties à vélo pour les femmes et les enfants. Une amie très proche donc haha), m’attend juste derrière les grilles du port, elle est venue me chercher à vélo, mais rien à faire, ils ne veulent pas me laisser partir. “Tu ne peux pas partir à vélo comme ça, il te faut une escorte spéciale, ou alors mets le tandem dans un taxi !”. Après des heures de négociations et après avoir pris l’identité de Zahera en remontant jusqu’à ses arrières grands parents, ils finissent par me laisser partir en lui disant en arabe “cette fille c’est un trésor, elle est sous ta responsabilité, il faut que tu en prennes soin” (#reinedangleterre). Pour la petite histoire, les jours suivants, ils continuent de l’appeler 3 à 4 fois par jour pour savoir comment je vais connaître le moindre de mes déplacements…

Zahera me ramène chez elle en me guidant avec son vélo électrique. A côté d’Oran, les Argentins passent pour des pros du code de la route, ronds points à l’envers, feux ostensiblement grillés, c’est la loi de la jungle et il faut savoir s’imposer ! Dans son garage, Zahera doit avoir une bonne vingtaine de vélos, une vraie vélo école et après un bon couscous, on enchaine sur un peu plus de 2 heures d’atelier de mécanique vélo avec son groupe d’une douzaine de jeunes, filles comme garçons, qui une fois la timidité tombée, sont super intéressés. En fin de journée, on part tous ensemble faire un tour de VTT sur la montagne avoisinante pour admirer le coucher de soleil sur la ville. Cette première journée intense annonce une traversée de l’Algérie haute en couleur !

Le lendemain, on récupère mon amie Yasmine qui a failli annuler son voyage à cause d’une double otite carabinée. Bon, sa trousse à pharmacie prend la moitié de la sacoche, mais elle est là ! Après avoir contrôlé l’état de ses tympans, nous faisons un tour à l’église de Santa Cruz d’Oran d’où la vierge observe la ville. On dit que c’est elle qui aurait sauvé Oran du choléra en 1849.

Pour la sortie d’Oran, Zahera et 4 autres de ses jeunes nous accompagnent pendant près de 70km. Ça file sur la 2×2 voies à 27km/h de moyenne ! Quelle chance de pouvoir faire ces premiers coups de pédale accompagnées, parfait pour rentrer en confiance dans ce nouveau pays. MERCI ZAHERA !!

Partout où l’on passe, le tandem étonne et tout le monde nous salue en arabe et en français “Courage ! Courage ! Soyez les bienvenues ! Vous n’avez besoin de rien ?”. Yasmine est franco-algérienne et on s’est connues par hasard, dans une sortie à vélo entre nanas à Bordeaux il y a quelques mois. Elle avait justement prévu de retourner en Algérie en avril alors je lui ai proposé de m’accompagner, une belle opportunité selon elle (moins selon sa mère qui trouve l’idée complètement insensée haha) de découvrir autrement le pays de ses origines. La dernière fois qu’elle est venue, elle avait 15 ans et si Yasmine a la nationalité Algérienne, elle ne parle que quelques mots de Darija (arabe algérien), mais quand elle prononce son prénom, le visage des gens s’illumine ! Heureusement que je ne suis pas venue en Algérie pour trouver un mari, parce qu’à côté d’une telle star, je vous jure que je n’aurais eu aucune chance haha !

L’hospitalité algérienne n’est pas un mythe, et nous avons à peine fait 500 mètres après avoir quitté Zahera et ses jeunes, que nous tombons par hasard sur l’arrivée d’une course cycliste locale. On nous intercepte pour prendre une photo, et nous sommes immédiatement médaillées. Abdellah, le président de la ligue de cyclisme régionale nous invite ensuite chez sa mère (Kheira) et sa sœur (Zaza) qui improvisent un repas pour notre arrivée. Il organise actuellement le passage du Tour d’Algérie. L’après-midi, Zaza, qui a à peu près notre âge et qui est retournée vivre chez sa mère après un mariage “traditionnel” qui a mal tourné, nous fait une visite guidée complète de la ville , et le soir, nous sommes automatiquement conviées à l’anniversaire des deux ans de sa fille, la petite Amira.


Peu importe les classes sociales, le contact avec les algériens est très facile, même si leur maitrise du français est très inégale selon les gens et les personnes. Certains ont fait toute leur éducation en francais et d’autres ne l’ont abordé que très partiellement à l’école. Certains ont même dû changer de langue au cours de leurs études, leurs cursus n’étant enseigné qu’en français. L’arabe classique est très différent du Darija parlé ici et nous sommes impressionnées par le peu de ressources en traduction : malgré les millions de locuteurs et nos liens historiques, pas de google translate, pas de duolingo…

Justement, le soir suivant, nous sommes invitées par Karim, qui nous alpague sur le bord de la route alors qu’il s’était arrêté pour ramasser des herbes aromatiques, entre ses quelques mots de francais et nos quelques mots d’arabe, nous comprenons qu’il habite dans la prochaine ville et qu’il ne nous laisse pas trop le choix que de nous arrêter dans sa famille. Une fois n’est pas coutume, nous sommes reçues comme des reines chez lui. Il habite avec sa femme, ses 3 enfants, son père et sa soeur dans une maison très modeste. Il prend même son après midi pour nous emmener à la plage avec les enfants et aussi nous balader un peu partout pour se la péter dans tout le village (#reinedangleterrencore).

Le soir, je sors le petit album photo que j’ai préparé (idéal en voyage à vélo pour parler de sa vie avec seulement quelques mots) et le jeu du boggle qui plait très souvent aux enfants. Bingo, ils sont tellement fans que l’on termine la soirée en atelier découpage de cartes de boggle photocopiées pour pouvoir leur en laisser un exemplaire.

Le truc avec toutes ces rencontres, c’est que nous ne sommes absolument jamais seules. En voulant “prendre soin de nous”, toutes ces personnes se sentent ensuite responsables de nous sur l’intégralité du parcours, et il nous faut répondre tous les soirs (voir plusieurs fois par jour !) à tous nos nouveaux amis “où êtes vous ?”, “qu’est ce que vous faites ?” , “vous n’avez besoin de rien ?”. Le soir, la plupart nous signalent à la police en leur envoyant une photo de notre passeport. Un doux mélange entre bienveillance et contrôle.

Et même quand on se cache un peu entre deux villages, les gens s’arrêtent, adorables, pour discuter avec nous, à l’image de Khalid, qui avec son survet’ et sa casquette en lévitation sur la tête est l’archétype du kéké de Marseille. Comme beaucoup, il est retourné au pays pour passer la fête de l’Aïd en famille. Les algériens balayent du revers tout nos préjugés et notre propre racisme ordinaire, pourtant (je l’espère) peu développé. Khalid va même jusqu’à faire 30km de voiture le soir pour nous inviter à manger une pizza alors même qu’il a déjà mangé !

Parlons-en d’invitations ! En arrivant en Algérie, j’ai changé 200 euros que j’avais retirés en Espagne. Une aubaine parce que je découvre que, comme en Argentine, il y a un taux de change “officieux” presque au double de l’officiel. Mais le truc, c’est que depuis le début, im-pos-si-ble de dépenser notre argent ! C’est de la folie, personne ne nous laisse payer ! On insiste par politesse, mais c’est super mal pris : “tu ne me fais plus jamais ça, tu m’entends ? Plus jamais !”. On se fait inviter littéralement partout, non seulement le soir, mais aussi dans les superettes où les passants nous achètent des trucs avant même que l’on sorte le porte monnaie et le matin on repart avec les sacoches pleines pour le repas de midi. Au lieu de donner une pièce au vendeur ambulant qui surveille nos vélos depuis deux heures, c’est lui qui insiste pour nous offrir une bouteille d’eau ! “Vous n’êtes pas des touristes, en Algérie, vous êtes nos invitées !”.
Par contre, les rares fois où l’on arrive à payer quelque chose, il faut faire attention avec les zéros : si le produit coûte 2200 dinars, les vendeurs peuvent nous demander aléatoirement 22 000, 220 000 ou… 220 dinars ! C’est un peu déroutant au début, mais il faut “estimer” la valeur de nos achats pour interpréter la bonne quantité de zéros. Quand on donne avec un de moins c’est l’archouma, on passe pour des grosses radines, s’il y en a un de trop tant pis, on se dit que ça fera pour tous ceux que nous n’avons pas réussi à payer !

Un matin, Yasmine, beaucoup plus observatrice que moi me dit, “cette voiture qui attend au virage, on l’a déjà croisée”, une fois, deux fois et le gars baisse sa vitre pour nous dire “gendarmerie nationale, je suis là pour votre sécurité”. Zut de flûte, ce qui devait arriver arriva, nous sommes suivies et la gendarmerie ne nous lâche plus une seule seconde. Notre escorte se relaie environ tous les 20km et les gendarmes sont plus ou moins commodes. Dénominateur commun par contre, c’est qu’ils ne parlent pas un mot de français. Mais pas besoin de beaucoup de mots pour leur faire comprendre de ne pas s’arrêter à 2m quand on veut aller pisser ! Comme dirait mon père, heureusement que le pétrole n’est pas cher en Algérie pour débaucher 3 bonhommes dans une jeep pour suivre des nanas à deux à l’heure pendant toute la journée (#reinedangleterreencoreettoujours).

Mais avec leur présence quelque peu impressionnante, notre voyage n’a plus la même allure… Les gens ne nous disent presque plus bonjour quand on passe, et le peu qui osent encore s’approcher quand on fait des pauses, se font rabrouer par les gendarmes qui sortent du véhicule pour les empêcher de nous parler. Sous couvert de “prendre soin de notre sécurité”, le contrôle prend vite le pas sur la bienveillance. Cela dit, on profite quand même des bons côtés : le midi, les gendarmes refusent de nous laisser pic-niquer sur la place mais… Ils nous paient le resto trop classe en sortie de ville avec vue sur la mer !

Le soir, avec notre escorte, impossible de nous faire inviter comme avant, il nous faut donc trouver un hôtel (planter la tente, n’y songez même pas). Mais en Algérie, il n’y a pas de tourisme et qui dit pas de tourisme dit aussi pas d’hôtel ! Nous sommes donc obligées de faire 30km en plus pour arriver dans une ville avec un hôtel. Et quel hôtel !! Faute de choix, on se retrouve dans un hotel 5 étoiles (les gendarmes n’ont pas proposé de payer cette fois haha) méga stylax. “Dans cet hotel, nous dit le réceptionniste, sont passés Le Che Guevara, Khadafi (au choix !), Charles de Gaulle ou encore… La reine d’Angleterre, la vraie cette fois !”

Nous nous installons donc dans la chambre sur le lit d’Élisabeth, avec Coran et tapis de prière sur la table de nuit, en pensant passer une soirée “chill”, mais même dans les hotels on se fait inviter ! A côté de la réception, une fille sort d’une salle en tenue de soirée, je demande s’il y a un mariage, “un anniversaire, tu veux venir ?”. Et nous voilà embarquées dans la soirée de Soumaya, 29 ans, entourée de ses amies (exclusivement des femmes), toutes stylistes, maquilleuses, coiffeuses, prothésistes ongulaires, etc. Qui nous invitent le plus naturellement du monde, nous, avec nos têtes de déglingos, notre bronzage cycliste, notre T-shirt Quechua et nos poils aux pattes à passer une super soirée avec des nanas de notre âge à parler de leurs histoires de coeur, de l’une qui attend impatiemment son mariage parce qu’elle est avec son mec depuis 9 ans mais qu’il a tardé à se décider faute de moyens (ici c’est le gars qui paye l’intégralité du mariage et c’est pas donné), ou l’autre qui pleure encore son chéri qui a émigré en France il y a 3 ans sans lui proposer de venir (mais elle même n’a pas osé demander). Quel plaisir de pouvoir converser avec ces filles dynamiques, qui, encore une fois, pur préjugé de notre part, sont les clichés de la représentation de la femme-objet, mais aussi entrepreneuses et rebelles aussi… à leur façon !

Quel contraste également de voir les visages des femmes qui se couvrent ou se découvrent entre l’intérieur et l’extérieur. Si le port du voile n’est en théorie pas obligatoire (dans les grandes villes, certaines femmes ne le portent pas comme Zahera qui préfère son casque de vélo), dans les villages, toutes les femmes le portent. Nous on met un voile “dé-ca-po-ta-ble” s’amusent Soumaya et ses amies en dévoilant la moitié de leurs cheveux. Après, en voiture, le voile fait office d’un merveilleux kit main libre pour les femmes au volant !

Si nous avons réussi à trouver un hotel, c’est aussi parce que l’on découvre que Cherchell est l’ancienne capitale de la Maurétanie (l’Afrique Romaine), à l’époque, en 50 AVCJ la ville comptait déjà près de 200 000 habitants ! Statues, mosaïques, ruines, les vestiges sont impressionnants. A quelques kilomètres de là, est enterrée la fille de Cléopatre en personne. Elle a régné ici pendant l’âge d’or de la ville avec son mec, Juba II, qui se prenait pour le descendant d’Hercule en personne, rien que ça !

Cocasse également de voir toutes ces statues à poil dans ce pays désormais extrêmement pudique. Avant les romains, il y avait les phéniciens, et après, les Vandales, les andalous, les arabes, etc. De quoi se remémorer que bien avant les routes terrestres, la méditérannée était avant tout une autoroute maritime !

Et dans tout ça, je ne vous ai même pas parlé des paysages… Entre Oran et Alger, nous suivons la côte en longeant une mer turquoise magnifique dans laquelle nous n’osons pour autant pas nous baigner. Zahera nous avait pourtant raconté qu’à Oran, elles organisent parfois des aprems où chacune invite toutes ses amies et elles se retrouvent à une 60aine pour se baigner “tranquilles”. En intersaison et en campagne, nous avons peur de choquer.

Toujours est-il que le lendemain, le réceptionniste a changé et il ne prévient pas la gendarmerie de notre départ (comme demandé par le gendarme la veille), on évite scrupuleusement le rond point à la sortie de la ville, et miraculeusement on retrouve notre liberté pour nos deux dernières journées de vélo ! On savoure dotant plus ces kilomètres en retrouvant le sourire des gens et le plaisir d’être invitées en famille le soir, comme chez Faroudja, ancienne médecin à la retraite et son fils. Elle est très pieuse et tente d’apprendre tout le coran par coeur. Au bout de deux ans de travail, elle en a mémorisé un quart. Le lendemain matin, elle se motive pour monter sur le tandem, elle qui n’a jamais fait de vélo de sa vie ! Son fils quant à lui, nous accompagne jusqu’à Alger en vélo.

Vous l’aurez compris par la densité de cet article, cette première semaine en Algérie a été sensationnelle et chaque journée pourrait faire l’objet d’un article entier. Sûrement grace à la présence de Yasmine, sûrement grace au fait que nous sommes deux femmes, mais aussi et surtout grace à tous ces Algériens qui de prêt ou de loin nous ont aidé, souris, nourries, logées, saluées et fait de leur pays une destination inoubliable, PSAET !!

Enfin, pour tout vous dire, j’écris cet article depuis Alger, mais je ne le posterai que plus tard en arrivant à la frontière avec la Tunisie, parce qu’entre bienveillance et contrôle, les mots ne veulent pas dire la même chose pour toutes les oreilles… Et il ne faudrait pas qu’avec mes trente six followers instagram qu’ils me prennent pour une influenceuse !
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