Après cette première semaine de vélo en Algérie, c’est un plaisir de pouvoir se reposer deux jours chez Nasseur et Meriem dans les hauteurs d’Alger. Depuis leur terrasse, la vue sur la baie est panoramique et leur maison est un véritable musée. Nasseur est un intellectuel et ancien professeur à Alger, mais il a été contraint de déménager avec sa famille pendant la décennie noire dans les années 90. Cette guerre civile a fait près de 200 000 morts dans le pays, dont plusieurs amis à lui, et a profondément marqué les esprits et les pratiques, notamment religieuses. Je l’écoute comme j’écouterais un podcast, avec la chance de pouvoir poser des questions en prime !

Dans sa petite voiture, nous déambulons dans les rues étroites d’Alger, montées, descentes, montées, descentes, un vrai labyrinthe de collines. Nasseur ne coupe pas à la règle, il conduit n’importe comment, mais dans ce joyeux bordel, tout le monde garde le sourire ! Je fais n’importe quoi, toi aussi, mais ça n’est pas une raison pour passer un mauvais moment et au final chacun fini par trouver sa place. On est loin des insultes et des coups de klaxon agressifs des centres urbains francais.

Souvent appelée “La capitale la plus européenne d’Afrique”, le centre d’Alger, construit pendant la colonisation à partir des années 1830 pourrait en effet se confondre avec un centre ville francais, avec ses facades blanches et ses boulevards Haussmanniens plutôt bien entretenus, contrairement à Oran où beaucoup d’autres villes où les anciens quartiers “francais” sont complètement en ruine . Le quartier d’à côté, la Casbah, avec ses ruelles plus étroites et ses escaliers à n’en plus finir, date plutôt des périodes Berbères et Ottomanes. On y trouve de très beaux palais Ottomans. C’était aussi le QG de la bataille d’Alger en 1957, y habitant principalement les populations autochtones arabes pendant l’occupation.

Alger c’est aussi la ville d’Albert Camus qui y a vécu une bonne partie de sa vie. On y retrouve les décors de “l’Etranger” même si la période n’est heureusement plus la même !

A Alger, je devais retrouver mon oncle Eneas, mais il n’a malheureusement pas eu son visa. Est ce à cause de sa double nationalité franco-rwandaise, de son profil diplomatique un peu plus complexe que la moyenne ou des tampons marocains sur son passeport ? Mystère… En tout cas, malgré ses relations, la réponse n’a pas été donnée à temps et il nous faut trouver un plan B. Au vu de sa motivation et de son entrainement intensif depuis près de 3 mois, hors de question de se laisser abattre ! Nous décidons donc de nous retrouver une semaine plus tard à la frontière Tunisienne.

Je passe donc en mode “turbo” pour cette deuxième partie de la traversée de l’Algérie, en essayant de rentrer en contact avec des cyclistes locaux pour trouver des personnes motivées pour m’accompagner sur des bouts de trajet. C’est comme ca que je fais la connaissance de Saïda (amie de Zahera d’Oran pour ceux qui ont suivi les épisodes précédents) et de son équipe de triathlètes. Rendez vous vendredi à 7h devant la station service pour pédaler à quatre pendant un peu plus de 100km. C’est la première fois qu’ils s’aventurent à pédaler aussi loin et les étoiles brillent dans les yeux d’Oussama en découvrant l’horizon des possibles qu’offre le voyage à vélo. “On va refaire des sorties longues, c’est sûr ! On les appellera les sorties Maylis !”. Saïda quant à elle, est une femme incroyable, médecin et athlète, elle m’impressionne quand je comprends que les derniers 100km qu’elle a fait n’étaient non pas en vélo… mais en courant ! Férue de sport, cheveux courts, Saïda sort des normes et me raconte des histoires de racisme assez cocasses, comme à l’aéroport quand personne ne veut la laisser passer dans la file des passeports algériens, ou quand assise à un café à Majorque on lui dit qu’il faut faire attention “avec tous ces Algériens” !

La communauté de cyclistes en Algérie étant encore assez restreinte, chaque cycliste avec qui je pédale me donne le numéro d’autres cyclistes et petit à petit je tisse ma toile et je contacte les cyclistes des villes suivantes.
Entre deux, je retrouve aussi le plaisir de pédaler seule, bourrinant à mon rythme, écoutant des podcasts et entonnant des refrains féministes à fond dans les descentes en lâchant les mains. Un pur plaisir qui me donne encore des frissons 🙂 Un pur plaisir aussi de se sentir si loin, un pur plaisir de voir qu’après 3000km et les premières craintes dissipées, tout me semble possible.

Encore plus que dans le reste du pays, la route entre Azeffoun et Bejaia est un véritable un chantier à ciel ouvert : usines de désalement, routes, grands plans de construction de logements, etc. Entre les camions, la poussière, les poubelles en feu, je perds clairement des points de vie dans la montée vers Bejaïa qui me rappelle l’arrivée à Potosi.

A l’Est comme à l’Ouest, l’hospitalité des algériens est impressionnante. Impossible de refuser de remonter sur le vélo pour faire une balade en ville quand ces deux jeunes cyclistes viennent me chercher au pied de l’hôtel pour me montrer la ville et m’inviter dîner ! Difficile parfois d’accepter ces invitations alors que l’on vient de parler du coût de la vie et de leur difficulté à partir de chez leurs parents, même à 35 ans passés. Les jeunes, de nos jours, aspirent à quitter le nid familial (contrairement aux maisons traditionnelles où peuvent vivre 3 ou 4 générations). Du coup, pour se marier, il faut non seulement avoir de quoi payer le mariage, mais aussi un loyer derrière. Et comme il est bien évidemment inconcevable d’avoir des relations avant le mariage, les jeunes se retrouvent souvent bloqués dans leurs désirs d’enfants, la trentaine bien avancée… Mais bon, malgré tout ça, impossible pour eux de me laisser payer la note. “Ici en Algérie, on ne laissera jamais une femme payer si elle est accompagnée d’un homme”. Sympa les gars, mais on en sort quand du patriarcat ?

A la question, “est ce que c’est facile d’acheter un vélo en Algérie”, tous me répondent “la plupart sont des vélos volés en France !”, alors pour toutes celles et ceux qui vous êtes un jour fait volé votre vélo chéri, vous pouvez (tenter) de vous rassurer en vous disant qu’il a peut être fait le bonheur de quelqu’un d’autre de l’autre côté de la Méditerranée (et enrichi les passeurs de vélos volés par la même occasion) !

Me sentant désormais 100% en confiance dans le pays, je passe aussi le cap de pédaler avec des gens que je n’ai pas même rencontré auparavant, comme avec Yanis qui me donne rendez vous le lendemain à 8h pour pédaler vers Jijel. “Il y aura une fille aussi”, me dit il à 22h, super ! Le lendemain, sur le trottoir, je croise une nana voilée, robe intégrale, petit sac à main, parapluie, bien maquillée, non non, ca ne peut pas être elle… Elle s’approche et me dit, “c’est moi, Katia !”. Elle dégrafe alors sa robe pour découvrir une tenue de sport ! On met le sac à main dans les sacoches et c’est parti ! La famille de Katia est très conservatrice et elle n’a pas été autorisée à remonter sur un vélo depuis l’adolescence, soit plus de 15 ans maintenant. Du coup ce matin elle est sortie de chez elle sans rien dire à personne pour me rejoindre, habillée comme d’habitude pour ne pas éveiller les soupçons. A fond sur la 2×2 voies, son plaisir est immense et mon émotion tout autant. “Début janvier, quand j’ai écrit mes résolutions, l’une d’elle était de faire une chose que je n’avais jamais faite, je crois bien que c’est ca !” qu’elle me dit, le vent salé lui fouettant le visage. En partant, elle me fait promettre de ne pas mettre de photos sur les réseaux sociaux, un petit moment magique qui restera entre nous.

Yanis quant à lui, est un cycliste aguerri. Il a déjà fait un voyage à vélo en Tunisie et un autre en Azerbaïdjan. “On aimerait bien faire un grand voyage comme toi, mais avec les visas c’est impossible”. J’essaye de le rassurer, de lui dire que faire le tour de son immense pays est déjà un grand et beau voyage, que mon oncle non plus n’a pas eu son visa, mais je dois bien admettre que nous ne sommes malheureusement pas tous égaux dans nos déplacements et dans notre capacité à voyager.
Seules les cigognes n’ont pas besoin de visa ! On en voit de partout sur les poteaux électriques et même les toits des mosquées dans l’Est Algérien.

A Jijel, pour éviter la pluie, je fais une pause de deux jours chez Samia, Farès et Naël, leur fils de 20 mois (#trop mims). Ce sont eux qui m’ont fait l’invitation pour mon séjour en Algérie, formalité nécessaire à l’obtention du visa.

Malgré une pluie battante, Samia fait de la place dans son emploi du temps chargé de jeune maman et professeure universitaire pour pédaler avec moi. A l’époque, quand elle était étudiante à Bordeaux, elle adorait le vélo, ici elle s’en est acheté un contre la volonté de sa famille, mais elle n’ose pas et essaye d’apprendre à ses voisines à en faire pour pouvoir sortir à plusieurs. Mon passage en tandem est pour elle une véritable occasion de se lancer, “jamais je n’aurais imaginé être capable de pédaler sur la route au milieu des camions et en fait c’est tout à fait faisable !”.

En continuant mon chemin vers la Tunisie, je pédale souvent accompagnée le matin et seule l’après midi, un nouvel équilibre plutôt pas mal. C’est comme ça que je pédale avec Aya, 19 ans et seule inscrite au club de triathlon de Skikda, ou encore avec Si Achour, aveugle depuis ses 20 ans, qui avait toujours rêvé refaire du tandem après une première expérience en France il y a plus de 10 ans. Là encore, leur émotion est contagieuse.

Je pédale aussi avec Djema, la responsable de “She bikes”, la section femme de l’association “Annaba bike city” qui fait un travail incroyable pour démocratiser la pratique du vélo urbain (mais qui n’a jamais fait plus de 6km de vélo d’affilée). Vélo école, ramassage de déchets ou encore plantation d’arbres et fleurs à vélo, défi local de “au boulot à vélo” et organisation de sorties tous les vendredis avec des vélos de prêt. Bilal, le président, a une énergie sans limite et nous improvisons même une sortie à deux tandems avec Grégor, un cyclo allemand qui fait le même trajet que moi en sens inverse et avec qui je suis en contact depuis quelques semaines. Ici, tout s’organise tellement bien au dernier moment !

Je suis triste pour mon oncle qui n’a pas eu la chance de visiter le pays, mais comme diraient les algériens, le “mektoub” a mis sur mon chemin tous ces cyclistes, essentiellement des femmes qui, parce que j’en suis une, osent, qui parce que c’est un tandem, osent, faisant de moi leur confidente le temps de quelques heures, me parlant de leurs amours, de leurs rêves, de leurs peurs. Quel honneur d’avoir pu les accompagner dans ces petits bouts d’aventures qui resteront gravés dans leur mémoire comme dans la mienne, de repousser ensemble leurs limites et celles que leur imposent la société ou leurs proches.

Que ce soit avec mes amis, mes proches ou des inconnu(e)s, ces premiers 3000 premiers kilomètres en Tant d’aime dépassent mes espérances, chaque intérim est unique et fait du bout de route partagé, un voyage en soi.
Bon, désolée pour ce post plus émotif que drôle, mais attendez la suite !
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