Après quelques formalités à la frontière et validé le défi lancé par ma mère de faire monter un gendarme algérien sur le Tant d’aime (vous devez me croire sur parole, parce que le gendarme en question m’a ensuite demandé d’effacer toutes les photos de mon téléphone tout en les gardant sur le sien haha !), je retrouve mon oncle Eneas, arrivé au village suivant quelques heures avant moi.
Mais avant de continuer, une pause s’impose parce que mon tonton est un personnage un peu particulier. Même si ça ne saute pas aux yeux sur les photos, Eneas est bien mon oncle (le mari de la sœur de ma mère, pour ceux qui, comme moi, aiment la précision). La Tunisie, c’est son troisième pays (le premier étant le Rwanda, son pays d’origine, le second la France). Il a en effet vécu à Tunis pendant 10 ans lors de sa carrière à la BAD (Banque Africaine de Développement, l’équivalent de la Banque Mondiale mais pour le continent Africain). Il a d’ailleurs été jusqu’à choisir un village d’origine (Menzel Bou Zelfa) et se prend pour un vrai tunisien auprès des personnes que l’on rencontre. Selon lui, tout le monde le croit sur parole, mais avec un peu de scepticisme. Tout est dans la nuance.
Mon oncle est un vrai diplomate, il a voyagé dans de très nombreux pays africains et y connait beaucoup de personnes influentes. Même s’il n’en a jamais été un, il s’auto-proclamme “Ministre de l’intérieur” depuis qu’il est retourné vivre à Paris le jour de sa retraite, nous le prénommerons donc M. Le Ministre dans la suite de cet article.

Bref, quand, en décembre, je lui ai proposé de m’accompagner sur un bout de mon trajet Nord-Africain, je vous avoue que je n’y croyais pas beaucoup. Mais à ma grande surprise, il n’a pas hésité une seule seconde et a pris les choses très au sérieux :
– Entraînements de plus en plus longs plusieurs fois par semaine (8 puis 15 puis 30 puis 50km d’affilée !)
– Consultation de très nombreux docteurs et spécialistes pour savoir s’il allait résister
– Recherche de la selle idéale chez la moitié des vélocistes parisiens
– Discussions interminables avec son ami chat GPT pour savoir si “un homme de 67 ans, avec une prothèse de la hanche est il capable de faire 300km en vélo tandem” ?

Résultat des courses, au détriment des réponses de chat GPT qui ne trouvait pas l’entreprise très raisonnable et de tous ses collègues diplomates qui la trouvent pour le coup complètement insensée (“Mais Eneas, un grand évaluateur comme toi, ne peut quand même pas traverser la Tunisie à vélo ! Redescends sur Terre, ta nièce t’as rendu fou !”), le voici là en chair et en os, vêtu de son T-shirt en laine de mouton (comprenez laine de mérinos) et de sa cuirasse (comprenez cuissard), sur-motivé pour m’accompagner au moins jusqu’en Alaska !

Avec lui, je comprends vite ce que signifie “avoir des relations” : en effet, c’est là que le troisième larron de cette épopée Tunisienne entre en jeu, j’ai nommé : Noureddine. Noureddine a lui aussi travaillé dans une banque à un poste important et il décide de devenir notre “manager” pour toute la durée de notre séjour dans son pays, sa façon à lui de participer. Il nous réserve des hôtels tous les soirs, nous appelle plusieurs fois par jour pour savoir si tout se passe, etc, etc. Le premier jour, quand M. Le Ministre l’appelle pour lui dire qu’il y a une coupure d’eau dans le village frontalier, Noureddine s’empresse d’appeler son ami responsable de la Société des Eaux Tunisiennes, de sorte que quand j’arrive quelques heures plus tard, l’eau a été rétablie pour ma douche chaude du soir. Ça vous donne une idée du niveau.
Me voilà donc désormais promue chauffeuse de la limousine ministérielle pour guider notre fine équipe sur les routes Tunisiennes. Et autant vous dire que les routes Tunisiennes en question ne sont pas de tout repos, le premier jour, à peine sortis de notre hotel que l’on se heurte à un mur de près de 14 ou 15%. Je crains le pire, mais encore une fois, mon oncle ne bronche pas et l’on s’accorde pour se dire que cette première étape réussie, plus rien ne nous arrêtera. De fait, plus c’est dur et plus le ministre est content, “En 10 ans, je n’avais rien vu !” s’émerveille t’il face aux paysages de forêts, de lacs, d’oliviers, de champs que l’on traverse, “j’étais enfermé dans ma prison dorée !” Quand la route est en terre ou mauvaise, on peste contre Noureddine qui n’a pas bien fait son boulot, quand elle monte trop, on écoute le grand Geoffroy Oryema sur radio Tant d’aime et on révise nos classiques des plus grands chanteur(e)s africains.

Ici, c’est plus rural que ce que j’ai pu voir sur la côte Algérienne, moins de logements en construction et encore plus de petits bergers ou bergères qui marchent à côté de leur troupeau (parfois composé de 2 vaches seulement !). Comme en Algérie, tout le monde nous salue au passage du Tant d’aime et mon oncle est surpris par la gentillesse des gens quand on nous offre du chocolat, une bouteille d’eau ou un café.

Mais voyager avec un Ministre n’est pas de tout repos et nous sommes en négociation permanente. Au-delà du deal initial qui était de ne pas dormir en tente, il lui faut de l’eau pétillante pour remplir sa gourde et il me rabroue quand je lui propose ma serviette qui tient dans un mouchoir de poche (pour remplacer la sienne qu’il a oubliée dès la première nuit) : “mais nièce ! Je ne veux pas de ta serviette en caoutchouc ! J’ai besoin de sentir le coton sur ma peau, moi !”. Quand la diplomatie ne marche pas, il tente des “coups d’état”, “sans effusion de sang”, se permet-il de préciser.

Bref, autant vous dire que l’on rigole bien tous les deux et que je ne suis pas peu fière d’avoir réussi à le faire dormir dans une auberge de jeunesse, à boire de l’eau plate comme tout le monde (j’ai été choquée quand il m’a dit qu’il n’en avait pas bu depuis plus de 20 ans !) et à faire la lessive (même la mienne !) en arrivant le soir. Très flexible ce ministre !

Le soir donc, on s’arrête dans les hotels que notre cher Noureddine nous a réservés, ici tout le monde fume en intérieur, même dans les lieux publics. Ça nous catapulte en arrière dans une France d’avant 2006, où l’on fumait dans les trains ou les cafés, et autant vous dire que ça ne nous avait pas manqué ! Un soir, je demande un coca dans le bar restaurant de l’hôtel et on me répond qu’ils ne servent que de la bière ! Ni eau ni soft, que des mecs à l’intérieur, avec chacun 4 ou 5 bouteilles vides devant eux, étonnant dans un pays musulman ! Enfin globalement, les mœurs sont moins strictes en Tunisie qu’en Algérie et le port du voile par exemple y est moins globalisé pour les femmes (environ 50/50 je dirais). Manger le soir n’est pas chose aisée non plus, on s’attendait à manger de bons tajines ou couscous, mais dans les petites villes de l’intérieur, plus aucun restaurant traditionnel, “pas assez rentables” nous dit-on. Du coup, nous sommes obligés de nous rabattre sur des pizzas, pas terrible pour mon oncle qui voulait profiter du vélo pour perdre du ventre… Mais chut, n’y faites pas attention sur les photos, il m’a fait promettre de préciser que j’avais utilisé l’IA pour le lui rajouter et le calomnier.

La selle magique et la cuirasse n’ayant pas apporté une satisfaction totale, nous décidons de faire une pause après trois jours de vélo pour reposer les fesses du Ministre. Pour l’occasion, Noureddine nous débauche un ancien collègue, Azouz, qui va nous servir de guide pendant toute notre pause. Il nous accueille avec un petit sac de bienvenue en arrivant. Mon oncle veut l’inviter à manger le soir, mais Azouz dit, “non non, le soir je mets ma femme et les enfants à la maison, et hop, je vais à la ville d’à côté (30km) pour aller boire des bières tranquilles avec mes potes” –> #mec je viens de te juger en moins de 3sec haha !

Nous nous donnons donc rendez vous à 9h le lendemain avec notre nouvel ami qui nous emmène dans tous les spots que j’avais repérés. Très vite, la glace fond et nous passons une journée mémorable en compagnie d’Azouz qui s’avère être quelqu’un d’extrêmement drôle et accueillant. Nous visitons le temple des eaux, construit par les romains au IIème siècle, servant à alimenter Carthage en eau au moyen de 132km d’aqueducs aériens et souterrains (désolée Lucile, mais à côté de ça le pont du Gard…).

Nous visitons ensuite le site de Thuburbo Majus, ancienne cité phénicienne puis romaine à quelques kilomètres de là. En arrivant en Tunisie, je pensais retrouver beaucoup plus de touristes, mais nous sommes absolument seuls à déambuler entre les herbes folles avec notre équipe de choc. Entre Azouz, passablement agacé par cette visite de peu d’intérêt (même s’il avouera par la suite qu’il a appris des choses), le guide et mon oncle qui, avec leurs accents respectifs, ont un peu du mal à se comprendre parfois (euphémisme) et moi qui refuse de prendre des selfies devant des temples romains (je crois que je suis devenue allergique à ce genre de photos) et qui rigole toute seule, amusée de cette situation loufoque. “On rentre, on rentre”, dit-on à Azouz, “de toutes façons, je me suis condamné avec vous toute la journée !” nous répond t’il amusé (mais avec une bonne part de vérité !)


Le soir, mon oncle insiste pour aller au hammam, Azouz, qui a plus envie de regarder le match de foot que de venir avec nous, nous dégote donc une cousine pour m’accompagner et un cousin pour accompagner Eneas. Stupeur, quand je vois débarquer Aziza, la cousine en question, avec une valise à roulettes comme si elle partait pour un mois de voyage et un seau de 20 litres remplis d’accessoires divers et variés.
Il faut dire que voyage, c’est le mot… Après s’être arrêtées dans un magasin spécialement pour m’acheter une culotte (mon maillot de bain n’ayant pas été validé par Aziza), nous entrons dans un petit hammam, femmes d’une côté et hommes de l’autre. Ici l’eau sort naturellement méga chaude (je dirai au moins 40 degrés, à tel point que toutes les femmes rigolent à ma grimace quand elles me versent de l’eau dessus !) et les gens viennent spécialement de toute la Tunisie dans ce hammam réputé pour la qualité de son eau. Mais pour les habitants du village… et leurs invités, c’est gratuit !
Quelle ambiance à l’intérieur ! Les femmes de tous âges papottent en culotte, se frottent, se savonnent et se champouinent mutuellement, les enfants jouent, crient, le tout dans un brouillard de vapeur épaisse. Aziza, ma mentor, a tout prévu pour moi, shampoings, crèmes en tout genres et elle me guide dans le processus. J’avais peur de choquer avec mon bronzage cycliste et tous mes poils qui dépassent et j’y allais en me répétant très fort dans ma tête “c’est pas grave, au pire c’est l’archouma mais tu ne remettras probablement plus jamais les pieds là bas !”. Résultat, les regards sont bien là, mais plutôt amusés par ma présence que gênants ou choqués. Une femme vient “s’occuper de moi”, elle m’allonge et me frotte dans tous les sens avec un gant de toilettes rugueux puissance mille en enlevant toutes les peaux mortes (ou les boulettes de crasse, ca dépend comment on voit les choses haha). S’ensuit une étape de massage et d’étirements vigoureux.
Après plus d’une heure et demie là dedans, on ressort épuisées et Aziza me dit “et ton mari, est ce qu’il aura terminé ?”. De fait, ça n’est pas la première fois que l’on prend Eneas pour mon mari… Il faut dire que notre binôme n’entre dans aucune case et qu’on a parfois du mal à expliquer notre lien avec nos quelques mots d’arabe. Je démens un peu gênée, mais je crois bien que cette semaine, dans l’imaginaire collectif, je suis probablement passée pour la troisième femme du diplomate rwandais polygame (même si je précise que la polygamie est interdite au Rwanda depuis 1962). Comme quoi, le regard des gens dépend aussi de la ou des personnes qui m’accompagnent, mais passons…
Ici aussi, la polygamie est interdite (contrairement à l’Algérie et tous les pays voisins), mais Azouz nous explique que son grand père, originaire de l’ancien village berbère que nous visitons, a eu 24 enfants avec 4 femmes différentes, un score classique. Ici, les maisons traditionnelles ont une forme de tunnel et sont spécifiquement conçues pour maintenir la fraicheur l’été. Pas tout à fait comme les nouvelles constructions en briques creuses + clim que l’on voit désormais de partout.

Avant de partir, pour remercier Azouz, nous décidons de lui acheter un petit cadeau. “Des gâteaux tunisiens ? Ma soeur a deux boutiques, pas question, gardez les !”, et c’est comme ça que nous continuons le voyage “légers” jusqu’à Tunis avec dans nos sacoches, 1kg de gâteaux traditionnels. Merci Azouz pour cette journée mémorable, “mais arrêtez de me dire merci tout le temps comme ça, on ne va pas y passer la nuit !”. Je dis à mon oncle, “franchement, j’avais peur mais Azouz a été franchement gentil”, et lui d’ajouter, toujours aussi philosophe, “tout du moins avec nous” !

Nous terminons notre périple jusqu’à la capitale et nous installons dans le fief de mon oncle, juste à côté de la villa dans laquelle il habitait. Nous profitons de cette pause pour aller visiter Tunis, son impressionnant musée Bardo et ses milliers de mètres carrés de mosaïque (comme quoi, Romains, Phéniciens, toous kiffaient les puzzles !) et sa médina. L’ambiance du souk me fait penser au Maroc et je retrouve l’art de la négociation : pour un T-shirt, le prix est passé de 120 à 50 dinars (et encore je pense que je me suis faite avoir !

Etant donné la propension de mon oncle à interagir très rapidement avec les gens, nous sympathisons avec El Mnouchi, le grand patron d’une très ancienne boutique de tapis. Il nous montre des photos avec Mitterand, le président Polonais, le roi d’Espagne, etc… Après plus de 2h à discuter, et à visiter les lieux, on prend une photo et on lui fait promettre de nous afficher à côté de toutes ces personnalités. “La prochaine fois que vous venez vous aurez votre cadre”, dit il ! En échange, nous repartons avec 60 euros d’achats en porcelaine alors que nous n’avions rien prévu d’acheter, le sang de 8 générations de commercant coulent dans ses veines, ca se sent !

Nous en profitons également pour visiter rapidement les ruines de Carthage, je dis rapidement parce que mon oncle, les vieilles pierres, c’est pas son dada (“tous ces amphithéâtres là, c’est tous les mêmes !”). Mais je retiens quand même que Carthage a été fondée bien avant les romains (-800 AVJC) et que ces derniers, après la prise de Carthage, ont décidé plutôt que de la détruire, de recouvrir tous les vestiges et de construire par dessus !

Notre passage à Tunis est également l’occasion de rendre visite à tous les amis de mon oncle, dont le fameux Noureddine qui nous accueille chez lui avec sa femme Tijania. Il m’impressionne par ses connaissances. “La Savoie ? Oui, 73 !” et il me sort au moins 3 ou 4 personnalités savoyardes dont j’ai déjà oublié le nom alors qu’il n’y est jamais allé ! “Je suis rapide comme gars, c’est parce que je suis né par césarienne !”. Sacré personnage… Merci encore pour ton aide Noureddine !

Et puis voilà, on n’aura pas atteint l’Alaska (je crois même qu’entre le début et la fin on s’en est éloignés !), mais ce fut un plaisir de pédaler cette semaine avec mon oncle, toujours extrêmement motivé, de partager son enthousiasme face à cette Tunisie rurale que le voyage à vélo lui aura fait découvrir. En tout cas, tous les deux, on en aura fait jaser des diplomates !

Même si cela fait plus de 35 ans qu’il voit mes parents partir à vélo, pour lui ça aura été une première fois ! Et quelle merveilleuse opportunité pour moi de découvrir différemment cet oncle qui m’a vue grandir mais que je ne connaissais finalement pas tant que ca ! Merci aussi à ma tante pour cette pièce rapportée unique en son genre qui aura contribué par sa présence à introduire la notion de diversité dans ma famille dès mon plus jeune âge. (Et pour la liseuse toute neuve qui va me permettre de rattraper mon retard sur chaque livre à lire par pays…)
Ce soir, fin de mon étape Nord Africaine et retour de l’autre côté de la grande mer !
Discover more from Tant d'aime
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
