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Aventures au pays des ours

Aventures au pays des ours

C’est chassée par les alcoolos du parc de la gare de Debrecen que je vous écris depuis un café, après avoir troqué mes derniers leis contre des centaines de milliers de florins. Dans quelques heures, ma mère débarquera à la gare et ce sera parti pour une nouvelle étape, mais en attendant, revenons sur la dernière qui fut dense en évènements !


C’est dans la fraîcheur matinale de Bucarest que je dépose Marion à la gare routière, prête (ou pas) pour ses 30h de bus (+8h de retard) qui la ramèneront à Strasbourg. De mon côté, je rejoins George, un warmshower roumain avec qui nous nous sommes donnés rendez vous pour boire un café. George a beaucoup bourlingué et il me file de nombreux conseils qui s’avèreront utiles pour la suite.
Le soir, nous nous donnons rendez-vous avec Elisabeta chez l’une de ses amies, Elena Vladereanu. Je découvre un peu au dernier moment qu’il s’agit en fait d’une poétesse contemporaine de renom, le genre de meuf qui a une page wikipédia à son nom, ca en jette, non ? C’est un peu impressionnée que je débarque avec mon mini crumble sous le bras. Elisabeta a du retard, et nous nous retrouvons en tête à tête toutes les deux. En journaliste aguerrie, Elena mène la danse des questions sur ma vie et le projet du Tant d’aime en vue d’écrire un nouvel article. Il faudra attendre l’arrivée d’Elisabeta pour que j’en apprenne plus sur la sienne de vie, mêlée d’écriture, de cinéma et de festival de littérature féministe.
Quant à Elisabeta, je ne vous la présente pas tout de suite, tout simplement parce que je ne la connais pas. Croisée pendant 5 minutes dans un bar à Lyon quelques semaines avant mon départ, j’ai encore peine à croire qu’elle soit véritablement venue pédaler 5 jours avec moi. Encore un coup de Jean Marie, vous savez, cet ami d’amie qui m’a beaucoup aidé à trouver des contacts de femmes avec qui pédaler en Algérie. Mais comme l’a si bien résumé Victor, mon intérim numéro 2, rien de mieux qu’une semaine de tandem pour apprendre à connaître quelqu’un !

Avec Elisabeta et Elena

Nous quittons donc Bucarest, objectif : rejoindre Targu Mures, sa ville d’origine en Transylvanie. Après une première carrière dans la mode, Elisabeta s’est finalement réorientée dans des études de genre et habite désormais à Lyon depuis 2 ans, d’où elle écrit sa thèse sur les femmes dans la communauté adventiste de Roumanie, dont elle est issue. Autant vous dire donc, que nous avons beaucoup de choses à nous apprendre !


Elle n’a pas touché de vélo depuis de nombreuses années et elle a eu la brillante idée d’en commander un sur le bon coin dont elle gère la livraison à distance pendant le voyage. C’est vraiment trop trop trop dommage, mais elle n’a malheureusement pas pu s’entraîner ! (Je me fous ouvertement de sa tronche, mais ne vous inquiétez pas, j’ai eu plus de retenue le jour de son arrivée !). Sa mère aussi, a du mal à comprendre quelle mouche a bien pu piquer sa fille pour qu’elle s’embarque tout à coup dans ce genre d’épopée.


Mais qu’importe, très vite, on brise la glace et je ne tarde pas à capter l’humour absurde d’Elisabeta, malgré les difficultés linguistiques. Elle aussi, rit en retour à mes premières blagues dans un roumain hésitant, c’est sûr, avec celle-là, on va bien s’entendre !


Sur la route, on parle d’histoire et de poésie, de religion et de nos vies aussi. Elle, patiente, quand je lui demande de répéter pour la 15ème fois certains mots qui ne rentrent pas, moi, patiente, quand elle implore une énième pause nécessaire à son postérieur endolori. Est ce qu’un entrainement en bonne et due forme aurait amélioré les choses ? Pas sûr, à en croire mon frère Cyril qui conseille aux futurs intérims de faire de la corne en se frottant rigoureusement les fesses avec du papier de verre les semaines précédant le départ !


Le premier soir, alors que nous nous apprêtons à demander à planter la tente derrière l’église du village, nous sommes invitées (après un appel de validation auprès du chef), dans une famille Rom qui habite non loin. Ces derniers sont installés dans une ancienne exploitation laitière du temps des kolkhozes communistes. Désormais, tout est abandonné, et à part leurs quelques chèvres, les bâtiments sont vides. Eux habitent à deux familles dans les bâtiments de bureaux, et ils insistent pour nous glisser un matelas dans les sanitaires désafectés. Autant vous dire qu’on est pas sur un standing de bivouac 5 étoiles, mais impossible de leur faire entendre que l’on préfèrerait planter la tente dehors !

Bivouac dans les sanitaires

Les communautés Roms se regroupent généralement par villages entiers. Elisabeta m’apprend à les distinguer, tout d’abord parce que ce sont souvent ceux qui ne sont pas écrits sur la carte, et deuxièmement, parce que c’est généralement de loin les plus créatifs en termes d’architecture. Après un rapide calcul, nous sommes formelles : il y a actuellement plus de colonnes doriques, ioniques et corinthiennes en Roumanie que dans la Grèce actuelle !

Magnifique bâtisse aux colonnes corinthiennes

Et puis, après deux jours de pédalage, à voir les montagnes devenir de plus en plus grosses, nous sommes enfin au pied de la fameuse Transfăgărașan dont les lacets, construits du temps de Ceaușescu, emmènent le voyageur à un peu plus de 2000 mètres, entre les sommets les plus hauts du pays. Tout le monde sur le chemin nous a prévenues : vos chances d’y croiser des ours est d’environ 100%.

Mais avant, nous tentons de passer la nuit dans le monastère de Curtea de Arges. Sans succès, nous devrons nous contenter de nous recueillir sur les tombes des rois roumains (dont celle du roi-ingénieur dont je vous avais parlé la dernière fois !) en mangeant du pain bénit aspergé de vin local et de faire le plein pour une mémorable soupe au pistou à l’eau bénite.

La tombe du roi-ingénieur

Le lendemain, nous attaquons la montée. Arrivées à proximité du lac de Vidraru, nos téléphones se mettent à sonner en concert de la même alerte à la bombe que la semaine dernière, décidément, les roumains sont bien préparés ! Mais cette fois, ce n’est pas pour nous signifier l’imminence d’une tempête, mais… pour nous avertir de la présence d’ours sur notre chemin ! Pour une fois, nous sommes rassurées qu’il y ait un peu de trafic sur la route, les conducteurs en face nous préviennent et nous intercalons systématiquement, conseil de George, un véhicule entre nous et les ours. Un jeune ours qui court à vive allure au bord de la route, une mère et son petit, un plus gros solitaire, nous en croisons 10 au total, dans notre traversée de la Transfagarasan. A la recherche de nourriture, malgré les énormes panneaux et les amendes dissuasives, leur population a explosé dans les dernières années (selon l’argument des anti-UE, ce serait plutôt la faute de l’Europe qui durcit désormais les règles de la “régulation”). Toujours est il que l’on ne s’est pas arrêtées pour leur demander ce qu’ils en pensait…

Coucou les ptites potes !

En fin d’après-midi, fatiguées et tendues par nos rencontres sauvages, nous étions loin de nous imaginer que l’évènement le plus stressant de la journée ne serait pas les ours mais… un cycliste ! Pas très rapides dans la montée, il nous rattrape et se met à rouler avec nous en nous proférant des menaces et des cochonneries, “si vous vous arrêtez je vous pète les vélo”, on essaye de ralentir, d’accélérer, de sympathiser, rien n’y fait. Je sens bien que derrière, Elisabeta, plus à même de comprendre que moi l’intégralité de ses commentaires pervers, commence à paniquer. Pour ma part, en temps que responsable informelle de l’équipée, j’essaye d’adopter une attitude positive et rassurante, “tkt, on est deux et on est fortes, et puis on n’est plus qu’à 8km du prochain monastère”, mais au bout de 45minutes avec le mec aux basques, je commence moi aussi à douter, ca grimpe sec et on avance  deux à l’heure. Profitant d’un peu de réseau, Elisabeta appelle les flics et explose en sanglots. Une demie heure après, alors que l’ont arrivait enfin au dit monastère, les gardes forestiers, envoyés par la police, débarquent et interceptent le type, à priori connu dans le coin pour des situations similaires. Dans la soirée, alors que nous plantons la tente à l’arrière du monastère, la police nous rappelle pour identifier le gars en question. Ils le plaquent, lui foutent des menottes et l’embarquent dans une démonstration de force totalement disproportionnée et en abandonnant son vélo sur place.


Sentiment partagé (sûrement purement féminin) entre avoir dénoncé un mec, lui aussi en situation d’oppression sociale, qui nous agressait verbalement depuis une heure, et notre volonté de lutter pour notre droit de circuler en paix dans l’espace public. Alors oui, peut être que cette fois ci on aurait pu s’en sortir toutes seules, mais la Maylis de la semaine prochaine qui va devoir pédaler seule dans le pays, remercie Elisabeta pour cette décision. Le soir, protégées par la clôture électrique du monastère, on oublie un peu les ours, et on dîne, tranquilles, bercées par la liturgie des hauts parleurs qui déclament des prières en boucle toute la soirée.


Le lendemain, nous gravissons les dernières centaines de mètres encouragées par les “good luck guys !” des touristes polonais, slovaques, ukrainiens, comme des locaux, aux yeux desquels nous ne pouvons être, à première vue, ni femmes, ni roumaines. (Bon vous me dites si ca devient trop féministe pour vous l’affaire !).

La belle, la fameuse Transfăgărașan

Nous nous élançons à vive allure dans la descente, désormais du côté Transylvanie de la carte. A observer les églises et bâtiments anciens, pas difficile de croire que cette région appartenait à un autre pays il y a tout juste un siècle, on pourrait très bien être en Autriche !

Eglise fortifiée de Biertan

Mais la bêtise des hommes (pas tous, ouf !) dépasse les frontières historiques du pays, le lendemain, un autre cycliste nous dépasse et s’arrête au bord de la route pour faire sortir fièrement le petit oiseau de sa braguette, super ! “Doamnă ferește !” comme dirait Elisabeta, un peu gênée que tout ça m’arrive dans son pays, et moi, que ça lui arrive pendant son premier voyage à vélo, “on en est à 10 ours et 2 pénis !”. En espérant que le décompte s’arrête là…

2,5 litres, une “petite bière” en Roumanie

Cela n’explique sûrement pas tout, mais il faut bien dire que les problèmes d’alcoolisme dans le pays sont réels. Les bières s’achètent dans des bouteilles en plastique de 2,5 litres et les “bars de zii” (littéralement bars de jour), ne cachent pas leur nom et distribuent des demis dès 7h du matin. Même Isidora, notre chère bonne sœur du dernier monastère, nous propose, entre deux gâteaux, un shot de tsuica (alcool de prune local) pour le petit déjeuner !

Isidora qui nous offre aussi bien de la Tsuica que des gâteaux pour le petit dèj

Désormais plus loin de la Transfagarasan, on baisse un peu la garde et on pose la tente en bordure de forêt. Mais Elisabeta, au moment de s’endormir, se met à rechercher sur internet “ours + le nom du village le plus proche” (très mauvaise idée à cet état d’avancement de la soirée), et forcément, elle tombe sur plein de photos et vidéos de spécimens aperçus cette année fort localement. Elle commence à paniquer, et moi je reprends ma casquette de responsable d’équipée hyper sûre d’elle-même (en apparence, je commence à maitriser le rôle héhé !), “mais non, ne t’inquiètes pas, les ours sont plus dans les villes et les villages à la recherche de poubelles et de nourriture”, pas complètement faux puisqu’un ours a été intercepté ce matin même en plein centre de Sibiu, une des plus grandes villes du pays. “Et puis tu vois, c’est marqué que l’ours, quand il a assez de nourriture, est plus diurne que nocturne, donc bon, il n’y a pas de raison de s’en faire !”. Mais bon, soyons honnêtes, je me mets moi aussi à chercher des infos sur internet et de lire que la Roumanie est effectivement le pays avec le plus d’ours de l’union Européenne (13 000 individus environ), avec une population en constante augmentation, ne me rassure pas non plus… Belle nuit en perspective, à sursauter à chaque brâme du chevreuil, à priori quelque peu irrité de notre présence dans son champ.

Après avoir déposé Elisabeta chez ses parents, au terme d’un intense périple à travers sa contrée, je repars donc pour quelques jours en solitaire, bien décidée à ne pas laisser la crainte des ours et encore moins des hommes avoir raison de ma liberté ou de la suite à donner au reste du voyage. Bon d’accord, je m’emballe peut-être un peu, mais ça sonnait bien ! Ce qui ne m’empêche pas de mettre de la musique à fond en traversant les forêts, ou de chercher des warm showers histoire de dormir tranquille le soir.

Retour d’Elisabeta au bercail

A Cluj Napoca, deuxième plus grande ville du pays, je suis invitée chez Bea et Zoldan. Tous les deux font, comme le père d’Elisabeta, partie de la communauté magyar. Entre eux, ils parlent en hongrois et n’apprennent le roumain qu’en arrivant à l’école, leur gros accent en témoigne. Les magyars représentent en Roumanie à peu près 1,5 millions de personnes, soit près de 6% de la population nationale. Comme les roms, ils habitent souvent en communauté dans des villages à part, on les remarque facilement à l’entrée avec les panneaux dans les deux langues.

Magnifique toit à l’éfigie de Mercedes Benz
Sûrement la maison d’un fervent défenseur de l’entrée de la Roumanie dans la Zone Euro !

Pour ma dernière soirée en Roumanie, je suis invitée dans une deuxième famile Rom qui m’arrête avec des signes de main pour t’inviter à boire un verre d’eau. Grands parents, enfants et petits enfants, ils sont au moins une trentaine à habiter dans cette énorme barraque à moitié terminée. Heureux de pouvoir discuter, ils me posent mille questions “33 ans ! Pourquoi tu n’es pas mariée ? Tu veux qu’on te trouve un gars d’ici ?”, je me perds en semi-bullshits “mais que diraient mes parents si je me mariais loin de chez moi ?” (Seule excuse valable pour eux : l’importance de la famille), “et puis en France les jeunes ne se marient plus trop”. Je sens bien qu’ils sont sceptiques, “mais qui prendra soin de toi quand tu seras plus vieille ?”, ah ça, les gars les filles, je me le demande moi aussi, sûrement pas l’état en tout cas !

Petite partie de la famille

Bref, ils ne comprennent pas trop ma vie, mais comment leur dire que moi non plus, je ne comprends pas trop la leur… comment laisser des jeunes filles de 12ans fumer avec leur petit frère dans les bras, ou un gamin de 4 ans jeter des pierres sur sa maman pour “s’amuser” ? Toujours est-il que leur accueil est franc et sincère, le soir, après avoir décliné l’invitation d’aller chercher un âne à ramener en camionette à 1h de route, je me retrouve à 23h à faire les devoirs de vacances avec les filles, dans leur immense salon aux murs blanc à paillette. “Quand tu reviendras l’été prochain, j’aurais terminé une chambre pour toi à l’étage”, me dit le papy tout sourire en me serrant dans ses bras.

Si ça ça m’est pas un lit de princesse !

Derniers kilomètres vers l’ouest avant de retrouver la mère. Les arbres croulent sous les fruits et la chaleur donne aux bas-côtés une douce odeur de tarte aux prunes. Mais quand te reverrais-je, Roumanie, pays aussi passionnant que pétrifiant, aussi complexe qu’attachant ?


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