C’est après une nuit en Flixbus, les yeux à moitié en face des trous que je retrouve Heribert à la gare de Göttingen. Le temps d’accommoder ses affaires dans les sacoches, de boire un café et d’enfiler sa tenue de cycliste avec couvre casque fluo et lunettes de vitesse (+3km/h de moyenne garantis !) et nous partons bille en tête direction Strasbourg !

En plus des lunettes de vitesse, Heribert a ramené dans son paquetage… un GPS ! Pour une fois, je débranche donc le cerveau, et je me borne à suivre les indications d’HK (Heribert Kraemer, dans notre jargon d’entreprise), qui cumule les statuts d’ex supérieur hiérarchique et local de l’étape.

En effet, après la participation de MW (Marion Wilhelm dans le même jargon) en Bulgarie/Roumanie, la présence d’HK à l’arrière du tandem, me conforte dans l’idée que mes collègues sont vraiment les meilleurs collègues du monde. 10 années à s’accompagner, débattre et parier des bières et des tablettes de chocolat sur des sujets politicoénergéticoenvironnemental (toute occasion est bonne pour gagner du chocolat !) , c’est sûr, ça soude ! Mais vous conviendrez qu’il y a un pas entre partager une visite de chantier avec un collègue et une semaine de tandem, à dormir dans la même tente et faire pipi derrière le buisson ! Et puis contrairement à MW, même âge, même genre, mêmes études, HK est de 30 ans mon aîné et on ne vient même pas du même pays.

A vrai dire, je ne me souviens même plus si c’est lui qui m’a demandé ou moi qui lui ai proposé, mais ni lui ni moi n’avons froid aux yeux et on est toujours partant pour casser les codes. Ce lundi 19/10, je le retrouve, comme très souvent à la gare, mais cette fois ça n’est pas pour visiter une métha… mais pour 450km de pédalage et un premier voyage à vélo pour lui depuis 30 ans.
Enfin, ne vous imaginez pas non plus un chef en costard, HK c’est ce même chef qui avait débarqué à mon mariage avec sa fille dans son vieux combi volkswagen jaune de hippie qui avait déjà impressionné les copains à l’époque !

Bref, après quelques complications pour sortir de Göttingen (les lunettes de vitesse ne remplaçant pas complètement les lunettes de vue), notre équipage rejoint le beau réseaux de petites pistes cyclables allemandes, à travers un paysage beaucoup plus vallonné que le Nord du pays.

Le premier jour, nous traversons l’ex frontière RFA/RDA. Et oui, si les images du mur de Berlin sont il me semble, dans la tête de tous, difficile d’imaginer ici 1393km de barbelés, surveillés par 50 000 gardes et militaires, pour empêcher l’émigration des Allemands de l’Est vers l’Ouest. Plus de mille personnes y auraient laissé leur peau pendant ses 45 années d’existence. Heribert, lui, habitait à Bonn, dans l’ouest et me raconte que des trains partaient depuis la RFA pour Berlin Ouest. Seule voie d’approvisionnement en nourriture. Les passagers, quant à eux, voyageaient comme dans un tunnel dans un train qui traversait sans arrêt toute la RDA.

En pédalant, on discute d’histoire, de politique (beaucoup), d’énergie, dans un beau mélange franco-allemand, à faire parfois des phrases à rallonge pour contourner des trous de vocabulaire. Notre passage vers Hanau, patrie des frères Grimm, est aussi l’occasion de réviser nos classiques en termes de contes et légendes. Par peur de voir leur folklore germanique anéantit par l’invasion napoléonienne (et oui, le Grand Empire de Napoléon incluait l’intégralité de l’Allemagne actuelle), Jacob et Wilhelm ont entrepris de constituer un recueil d’histoires (dont certaines déjà séculaires !). Un succès puisque plus de 150 après leur mort, leur anthologie continue de bercer notre enfance… dans les deux pays !

En fin de matinée (de plus en plus tôt au fil des jours), nous institutionalisons la pause café, agrémentée de viennoiseries, par chance, les Allemands ne lésinent pas sur la taille des parts !

Le deuxième jour, en sortant du café, c’est le drame. Mes suspicions que Jérem est sexiste se confirment : à chaque fois que je pédale avec un intérim masculin, Jérem fait des chichis. Cette fois, c’est la jante de la roue arrière, pourtant rayonnée avec amour par l’expert, le spécialiste, le talentueux JP Mercat, que nous retrouvons fendue sur plus de 4 rayons. Difficile de continuer comme ça sur plusieurs centaines de kilomètres. Nous appelons une bonne douzaine de magasins de vélo, rien, plus aucune pièce en stock et encore moins en 26 pouces.

Au final, une vendeuse finit par nous dire “Vous devriez essayer chez Chris, ce relou qui vend des vélos cargos”. Bingo ! Chris (qui n’est par ailleurs pas du tout relou), a dans son stock une vieille roue de cargo 26 pouces qu’il nous offre gracieusement avec quelques rayons de rechange. Seul bémol : la roue libre est un peu flinguée. On installe ça en récupérant le moyeu encore en bon état de l’ancienne roue. Au pire, on n’aura plus qu’à tout re-rayonner.

Spoiler alerte : à part qu’on fait un boucan d’enfer à chaque redémarrage, à chaque côte et à chaque changement de vitesse, cette roue arrière (4ème du voyage quand même !), nous permettra de rejoindre Strasbourg sans encombre, et je parie même qu’elle tiendra jusqu’en Savoie !
Le lendemain, malgré son véto à pédaler sous les gouttes, Heribert enfile ses couvre-chaussures assortis à son couvre casque et c’est parti pour une journée de pédalage sous la pluie. Heureusement, les bäckerei sont toujours là pour nous réchauffer le coeur et nous remplir l’estomac.

Le soir, Daniela et Thomas nous ouvrent les portes de leur appartement où il sent bon le potimaron fourré. Encore une fois, merci à cette belle communauté warmshowers pour ces belles rencontres spontanées et bienveillantes <3


Après Francfort, nous traversons sur un petit ferry, le Rhin, deuxième plus grand fleuve d’Europe après le Danube. D’une importance économique capitale dans la région, le Rhin est aussi une véritable frontière géologique, puisque parfois, aucun pont ne le traverse sur plusieurs centaines de kilomètres.
Nous aurions pu remonter ses berges pour rejoindre Strasbourg, mais nous préférons nous rapprocher des montagnes de la Pfalz, en français Palatinat, région connue pour ses vignobles… et pour ses contes de chevaleries et notamment ceux de Nibelungen, de Gunther, Siegfried, Hagen et des princesses Brünhild et Kriemhild. Une histoire forcément tragique qui finit avec des morts et un trésor enfoui dans le lit du Rhin. Trésor que certains cherchent encore d’ailleurs ! Une mythologie partagée avec… les islandais ! Puisque Bronhild serait elle-même originaire de l’île.

Les pentes et le fort vent de face qui nous donneraient envie de repartir vers le Nord… Mais les vignes nous ravissent par leurs belles couleurs jaunes, rouges et orangées en cette saison d’automne. Et pourtant, c’est à la bière que nous fêtons le soir nos étapes, rattrapés par la nuit qui tombe tous les jours 3 minutes plus tôt que la veille.

L’automne c’est aussi la saison des écureuils et des petites réserves pour les stocks d’hiver. Je découvre qu’Heribert partage lui aussi ma passion pour le glânage. Pommes, poires, patates et oignons oubliés par les machines après la récolte, mais aussi noix, et… amandes ! Pour moi c’était un truc du sud les amandes, “Ben oui, on y est dans le sud !” Enfin, le Sud d’Heribert, quoi !


Petits guilis dans le ventre en passant la frontière française à Wissembourg, dans le nord de l’Alsace. Passage obligé à la boulangerie pour le premier croissant ! Au vu de la météo catastrophique du lendemain, on force la cadence pour arriver à Strasbourg dans la soirée.

Nous traversons la belle forêt de Haguenau pour retrouver Valentin, le copain de MW, elle même partie aux championnats de France de monocycle. Et là surprise ! Toute la famille d’Heribert nous attend pour pédaler avec nous jusqu’à Strasbourg. Un véritable comité d’accueil pour terminer en beauté cette étape germanique.

Le soir, nous retrouvons YT, notre autre chef et collègue qui nous attend avec un magnifique couscous. Lui aussi, inspiré par le Tant d’Aime (c’est lui qui le dit !) s’est mis au voyage à vélo seul et avec ses filles cette année. Je vous avais bien dit que j’avais les meilleurs collègues du monde <3

Le lendemain, comme promis, il pleut, mais le changement d’heure nous donne cette illusion de se lever tôt en ayant dormi tard ! C’est dans un mélange de mélancolie et de vieux souvenirs que je traverse Strasbourg après avoir déposé Heribert à la gare. Merci HK pour cette belle semaine, l’amitié n’a pas d’âge, on le savait, mais c’est encore mieux de le vivre pour de vrai 🙂
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