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Oh Bella ciao !

Oh Bella ciao !

J’avoue que je ne pensais pas écrire ce post et passer sous silence cet aller retour fugace en terre lyonnaise ainsi que ce bisous à la place des éléphants (4 cette fois !) depuis la fenêtre d’un flixbus. Mais mes amis et derniers intérims m’en ont dissuadé, “pourquoi taire ce divorce qui fait tellement partie du concept de ton voyage ? Alors même qu’il t’accompagne en filigrane tout au long de ces kilomètres ?”. Comment rebondir alors que l’on a l’impression de reculer de 15 cases dans l’intraitable jeu de l’oie de la vie ? Comment continuer à voyager, quand ce ou cette partenaire idéale n’est pas ou n’est plus ? Doit on forcément partir seul(e) ? Ou alors se résigner à attendre l’heureu(x)se élue en mettant une pression de dingue sur les épaules d’une personne qu’on ne connait peut être même pas encore ?


La question m’a trottée un bon moment dans la tête avant de trouver, en novembre dernier, la solution à mon équation : partir en tandem en invitant des personnes à m’accompagner ! A nos âges où chacun(e) se recentre sur sa famille, se marie et fait des enfants, ce sera un grand voyage de l’amitié pour pédaler aussi bien avec des ami(e)s d’enfance que des inconnu(e)s. Donner un an de ma vie à mes amis, m’en faire de nouveaux, et accorder un peu plus de place à ces liens uniques si peu valorisés dans notre société, le Tant d’💜 était né ! 


D’abord prévu avant le départ, puis avant d’arriver en Espagne, puis avant d’embarquer pour l’Algérie, ce divorce m’accompagne donc bel et bien depuis le début et c’est dans une ambiance de contre la montre que je laisse Eleana et Nino au camping de Catane ce matin là : 3 jours pour rejoindre Catanzaro où je laisserai le Tant d’💜 chez Jean Claude, un warmshower italien dont les parents, immigrés à Roubaix, ont préféré un prénom qui sonne de chez nous. “Laisser tes affaires là pendant 3 jours ? Mais oui bien sûr, ne t’inquiètes pas, moi aussi je suis passé par là…”.

Nino et Ele après le traditionnel “collage” du petit coeur sur le tant d’aime

3 jours à bourriner et me retrouver un peu avec moi-même avant cette étape. Le Tant d’💜, une fois déchargé me parait presque léger, je file vers le Nord en longeant la côte et je me sens pousser des ailes : en Calabre, je prendrai la route des montagnes. Tant pis pour les 3500m de dénivelé gratos, je découvrirai les Apennins, cette petite chaîne de montagnes qui me replonge dans mes bouquins d’histoire géo du collège.

Dernières vues sur l’Etna

Seule, enfin pas complètement ! Je retrouve un peu par hasard deux amies de Bordeaux que je pensais en Grèce et qui pédalent actuellement en Sicile. Ensemble, on parcourt les 50 derniers kilomètres avant Messine, ravies de se retrouver, de rigoler et d’échanger nos histoires de cœur au féminin en mangeant des aranccinis. Nina, cette boss, a même trouvé un boulot qu’elle peut faire depuis le vélo (vous ne devinerez jamais ce que c’est !). Le soir, on s’endort avec vue sur le détroit, dans le champ de Stefano qui bien qu’au premier abord méfiant, a fini par nous laisser planter là en nous offrant œufs et citrons, impressionné par nos aventures respectives. “Faites attention avec les sangliers” qu’il nous dit, quelques mots de trop pour que Garance passe une bonne nuit !

Bivouac avec Garance et Nina

Au petit matin, sans vent, la Sicile est grise sous les fumées de l’Etna. Depuis Messine, les filles continuent vers les îles Eoliennes, et moi je prends un ferry qui me fait passer de Charybde en Scilla un peu plus facilement qu’Ulysse qui en profita pour laisser poireauter Pénélope pendant deux ans de plus (durée estimative).

Ciao Sicilia !

Ça attaque fort, 1600m direct en sortant du ferry, je grimpe tout feu tout flamme en chantonnant Bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao avec émotion (et en pensant au passage à mon amie Juliette qui me disait, en plein chagrin d’amour, mais pourquoi 95% des chansons parlent de ça bordel !!). Très vite, la route se rétrécit et se met à serpenter dans les montagnes dans de beaux paysages de forêt. Je suis sans le savoir, l’itinéraire de l’EuroVelo 7, la vélo route du soleil.

EuroVelo 7 en Calabre, de beaux paysages de forêt

Twelve-hours-la-ter… Me voici toujours à serpenter dans les mêmes paysages de forêt, pas une descente digne de ce nom, pas un seul point de vue, avec l’impression d’être dans de mauvaises Vosges dépourvues d’une route des crêtes (mon ami Ale ancien coordinateur des EuroVelo n’appréciera pas, mais cela confirme mon avis sur la question : ces itinéraires vélos sont décidément, le plus souvent, mo no to nes). Plus aucune chanson ne me motive à avancer et c’est à mon tour d’avoir mal aux fesses.

Si un jour tu n’es as motivé pour te lever, pense à cette fougère

Mais après plus d’un tiers de siècle révolu, je remplis tout de même un autre objectif du voyage : bivouaquer seule. Ça peut vous paraître dingo, mais à 33 ans et après des milliers et des milliers de kilomètres à vélo, aussi loin que je m’en souvienne, je n’ai jamais dormi seule dans la nature. Alors voilà, je ne sais pas si Jésus aura eu le temps de le faire (au passage je ne sais pas trop pourquoi une personne sur deux te dit, “ah l’âge de Jésus” quand tu réponds que tu as 33 ans, comme si c’était à ce point important, bref passons) mais en tout cas, ce soir-là, je me pose au milieu d’un alpage, entourée de vaches visiblement irritées par ma présence, check le bivouac solo ! Mon amie Noémie (avec qui on partage nos déboires d’insomniaques) m’a dit aujourd’hui “je pratique la méthode de l’épuisement”, parfait, on est deux !


Réveil à 6h du matin sur un petit nuage (autre nom donné par Victor, intérim n°2, à mon matelas ultra confort)…percé 🙁 Au beau milieu d’un brouillard épais, la journée s’annonce longue… Après deux heures de montagnes russes, j’abdique et décide de basculer sur la côte, plus long mais moins dur. Et me voilà posée, en bas, à l’intersection, en train de faire sécher ma tente, à me demander si vraiment je vais atteindre la maison de Jean Claude à 400m au-dessus de la voie ferrée ou si je ne vais pas juste chercher un Airbnb dans un rayon de 500m de la gare, quand débarqua un ange du nom de Cristian : casque et vélo profilé comme un gars qui, lui, sait où il va dans la vie, “tu as de quoi réparer ?” (Je vous fais les dialogues en français, mais imaginez vous un espagnol avec 3,5 mots d’italiens. Depuis 10 jours, à ma grande surprise ça ne marche plutôt pas mal !). Résultat des courses, il n’était même pas au courant qu’il n’avait pas de chambre à air, que ses pneus sont plein de liquide, et bon, de toutes façons il ne sait même pas se servir d’un démonte pneu. “Ma voiture est à 30km, je ne sais pas comment je vais faire…”. Parfait, voilà un objectif concret pour la suite de ma journée ! Le voilà donc qui monte à l’arrière, son vélo à je ne sais pas combien de milliers d’euros dans la main droite, à bourriner en chaussures à câles sur des pédales plates en occupant toute la voie pour éviter les trous de cette grosse route en mauvais état.

Avec Cristian, le triathlète profilé !

Ce petit coup de pouce m’ayant requinquée, je rassemble les forces nécessaires pour les 400 derniers mètres de déniv avant chez Jean Claude, à rêver de ce glacier et aux minimum 2 parfums que je choisirai à l’arrivée. Mais au lieu du glacier, c’est Jean Claude en personne qui vient à ma rencontre pour les derniers kilomètres, sur son vélo auquel il a ajouté une tige pour fixer des poids de muscu. “J’adore le vélo mais je n’ai plus le temps, alors je rajoute 17kg de métal sur mon vélo pour que l’effort soit plus efficace”. Je passe la soirée avec ce petit bonhomme d’une belle humanité. Ancien étudiant en médecine, il est désormais jardinier. Passionné d’échecs, il habite dans une toute petite maison mono pièce, autonome en énergie, sur le terrain de son grand-père qu’il aménage au fur et à mesure. “Du tandem, j’en ai fait beaucoup avec mon ex-femme qui était aveugle, je l’accompagnais aussi à la course, elle a été plusieurs fois championne italienne handisport de 100m”. A 61 ans, Jean Claude a eu 1000 vies, mais ce qui fait le plus briller ses prunelles, c’est son fils Francois qu’il voit 3 fois par semaine et avec qui il a l’air d’entretenir une relation merveilleuse. “Tu sais mon fils, si tu fais une bêtise, je ne peux pas t’engueuler, parce que j’en ai fait beaucoup plus que toi dans ma vie”, ou encore “Si mon fils va faire une bêtise, je le préviens en lui disant, si tu veux quand même le faire, vas y, mais pense à la réversibilité de la situation et vérifies toujours que tu peux revenir en arrière”.

Le jardin de Jean Claude

Le lendemain, Jean Claude me dépose gentiment à la gare et me voici lancée à 280km/h dans un marathon de trains et bus qui me permettront de remonter la plus grande botte d’Europe et d’arriver à temps à Lyon pour cette fameuse signature qui mettra officiellement fin à ma relation avec cette belle personne dont j’aurais eu la chance de partager 12 ans de chemin et des dizaines de milliers de kilomètres à vélo.

Franchement, je ne connais pas tous vos frères, mais je peux vous assurer que le mien il est top. En plus d’avoir la faculté de me faire rire même dans les jours les plus sombres de mon existence, il :

  • Vient me checher au bus à minuit et demi en poussant un vélo électrique de sa fabrication (certes il n’a plus de batterie, mais c’est l’intention qui compte)
  • A récupéré ma popote (celle oubliée à Tunis), grâce à une chaîne de gentilles personnes que je remercie, dans un délai à en faire pâlir Mondial Relay.
  • A commandé des pièces pour redonner un peu d’amour à mon Tant d’aime, parce que bon, je pensais naïvement en partant que 1 bécane pour deux personnes = deux fois moins d’entretien, mais pas du tout ! Tout s’use presque deux fois plus vite et après 4500km, il est grand temps que je change la chaîne et les freins

Tout ça risque de faire gonfler ses petits mollets, mais si ça peut nous aider plus tard pour la traversée de la Turquie, c’est déjà ça de pris !

Signature 13h45, bus de retour à 14h55, même pas le temps de pleurer… Bullshit, je pleurais déjà quand j’avais 16 en math en collège, alors là, autant vous dire que mes yeux ressemblent à ceux d’un lapin atteint d’echinococcose et que même une serviette microfibre de 2mx1m n’aurait pas suffi à éponger tout ça. Mais en voyant ma tronche, mes voisines 🏳️‍🌈 de couchettes se sont investies pour me remonter le moral.


Olalalala, moi je vous parle en train d’écouter ma playlist de Barbara, bien peaufinée après 2 ans de bordel émotionnel, à en oublier que vous, vous êtes venus là pour lire un BLOG DE VOYAGE À VELO. Pétard de pétard, amis lycéens, ne faites surtout pas ça, c’est ce qui s’appelle un HORS SUJET total. Demain c’est sûr, je vais recevoir un mail archi remonté de Sandrine, celle de la direction éditoriale. Et dans la foulée, Bolloré risque de faire fermer mon compte WordPress, vous laissant, vous, dizaine, que dis-je, centaine de milliers de lecteurs, privés de la suite de l’histoire… OMG !!

Je change donc de style en citant la grand-mère de Mehdi, notre hôte de Tunis : “pour être libre, il suffit de deux choses : un vélo et des livres” (il n’y avait pas de liseuse à son époque !), alors yallah, on est repartis !

Plus que 16h de train-bus !

PS : en fait j’ai re-réfléchi et j’avais déjà bivouaqué une fois en solo, mais c’était à 18 ans en faisant des comptages de vélos sur des pistes cyclables, pas en voyage, alors je l’ai laissé !

PPS : Merci à ceux qui me lisent et m’envoient des petits messages, ça fait toujours plaisir !


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