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Dernier article avant la prison

Dernier article avant la prison

Je vous avais laissés en Cappadoce, destination carte postale, qui vous fait peut-être à vous aussi penser à ces centaines de montgolfières qui s’envolent en même temps au lever du soleil. Deux jours de suite, nous nous levons à 4h30 du matin pour les admirer de différents points de vue. Un spectacle aussi beau qu’inutile comme dirait ma pragmatique de mère, mais depuis quand la beauté est-elle utile ? (Quota philosophie de l’article).

Rien à ajouter, c’est beau

Mais la Cappadoce c’est avant tout un immense terrain de jeu pour à peu près tout le monde : tu veux organiser un trail en installant 250 tentes au milieu du site, vas y ! Tu veux monter un stand “Marry me” pour que des touristes asiatiques se prennent en photo, vas y ! Tu veux organiser des courses de quad, des balades en dromadaire, un festival de musique boom boom, pourquoi pas ! Tu veux aller dormir dans des grottes classées, creusées à la main dans le rocher pour admirer les montgolfières au lever du soleil ? Mais c’est nous ça Rilou !

Tu veux planter 300 tentes au milieu du site, vas y !
Méga stylax comme déclaration, non ?

Nous passons deux jours à crapahuter dans ce site fabuleux. Pas de sentier, pas de barrières, tels deux petits explorateurs nous allons de grotte en grotte dans une ambiance orageuse rendue presque post-apocalyptique avec le bruit des drones qui bourdonnent parfois au dessus de nos têtes.

Cappadoce ambiance orage

Le panorama est certes étrange, mais le site mérite le détour. A son apogée, entre le 8ème et le 13ème siècle, on estime qu’ils y avait près de 3000 chapelles creusées dans la roche, dont certaines peintes et disposant de salles de plus de 5m de haut. Mais tout s’éfrite, s’errode, tombe. La pluie et le temps modifient continuellement l’apparence du site.

Véritable église creusée dans les pitons rocheux


Nous repartons d’ici avec les fesses reposées, mais un peu fatigués tout de même par nos réveils matinaux. Nous passons sur le verso de la carte de la grande Turquie, plus que 1200km pour atteindre notre objectif final : le Mont Ararat.


Plus on avance vers l’Est et plus le soleil se lève tôt le matin, transformant la tente en serre dès 6h du matin (si tu as déjà essayé de dormir avec le soleil qui tappe sur la tente, tu as l’idée). C’est décidé, à partir de maintenant, nous pédalerons donc à l’heure de Bakou !

Les pauses thé rythment nos journées et nous pourrions parfois en boire tous les 5km tellement les invitations sont nombreuses. La technique : garder un œil sur la tasse de l’autre pour essayer de terminer nos verres en même temps pour pouvoir repartir, sinon nous sommes resservis presque instantanément.

Ami d’un instant

Mais on ne nous offre pas que du thé… En une seule journée, un camionneur pile au milieu d’un virage pour nous apporter de l’eau fraiche, une voiture s’arrête pour nous donner un plein sac de prunes vertes (prunes vertes, amandes vertes, abricots verts, les turcs ont une passion pour les trucs pas mûrs, on n’a pas encore compris pourquoi…), une famille qui vient d’avoir un accident de la route nous arrête pour nous donner des gateaux, avec le sourire, un mec nous fait un signe pour nous tendre un kebab au milieu des embouteillages, un transporteur de produits laitiers s’arrête pour nous offrir une bouteille de deux litres de yaourt fermenté et le soir, posés près de la rivière, un berger avec ses chèvres passe, appelle sa femme et ils reviennent tous deux une heure après en traversant la rivière à pied pour nous offrir à manger. Toutes ces manifestations de sympathie sont extrêmement touchantes et il nous est presque impossible de refuser.

Avec la famille Tatar

Côté conversations, notre Turc s’étoffe un peu et je pensais me hisser péniblement au niveau A1, mais quand je lui demande 80 oeufs, le petit gars du magasin me dévisage avec de grands yeux ronds, “80 ou 8 oeufs , ma soeur ?”. Il y a encore du boulot ! Du reste, Google translate nous aide beaucoup pour approfondir les conversations, avec des traductions parfois cocasses “C’est ton frère ? Tu ne ressembles pourtant pas à cette personne aux yeux colorés…” Ou encore “il y a un teckel dans la piscine”, jamais compris..


En parlant de teckels (d’où elle parle de teckels, l’autre ?!), si nous avons souvent aperçu de l’alcool dans les bars ou magasins à Istambul, ici beaucoup plus difficile d’en trouver. Mais nous comprenons vite que les seuls à en vendre sont de petits magasins nommés Tekels. Sur les grosses routes aux abords des agglomérations importantes, au risque de passer pour des alcoolos, nous scrutons leurs petites enseignes bleues et nous ne manquons pas l’occasion, quand elle se présente, de fêter dignement nos grosses étapes. Pas de dry June pour nous cette année !

Bordel, ils ont encore dévalisé le teckel !

Après 4 grosses journées de vélo, nous avions décidé de faire une pause à Malatya. Ce nom ne vous dit rien ? C’est pourtant la capitale mondiale de l’abricot sec ! Accrochez vous, on estime (wikipédia estime) que près de 85% des abricots secs consommés dans le monde viennent de la région. Vous me direz “mais Maylis, personne ne mange d’abricots secs !”, enfin tout de même !

Pas de doute, on est bien dans la capitale de l’abricot sec !

En Turquie, nous nous sommes habitués aux grands chantiers, mais là, en approchant de la ville, c’est délirant. Ce ne sont pas des milliers mais des centaines de milliers de logements qui sont édifiés à flancs de collines. Des quartiers immenses d’immeubles, tous identiques. En arrivant en ville, nous peinons à en trouver le centre, tout est en chantier et la moitié des hôtels que nous avions repérés ont été rayés de la carte. Nous repartons très déçus (surtout moi), nous poser… dans un champs d’abricotiers !

Le lendemain, en discutant avec un ingé GC, nous faisons enfin le lien avec ce podcast entier sur le tremblement de terre que nous avions écouté lors de notre première semaine en Turquie (cerveau malade comme dirait Cyril !). En février 2023, la région a été touchée par un séisme de magnitude 7,8 faisant plus de 58 000 victimes. C’est un fiasco, les secours tardent à venir, des centaines de milliers de personnes se retrouvent à la rue en plein hiver. Mauvaise préparation étatique, non respect de la trop jeune norme sismique de 1999 dans la construction. C’est un gros coup dur dans la politique d’Erdodo, le soit disant paternaliste protecteur.

Nouveaux quartiers à perte de vue

Après cette journée de pause ratée à Malatya et pour la cohésion de l’équipe, nous décidons de réinvestir l’argent de l’hôtel et de commander des pièces pour mettre un terme aux jérémiades incessantes de Jérémy (pour celles et ceux qui n’auraient pas lu le précédent article, Jérémy c’est le tandem) qui gémit à chaque coup de pédale depuis notre départ d’Istambul et qui donne la désagréable impression (surtout à Cyril) que les watts mis sur les pédales, ne se retrouvent pas 100% transmis à la roue. Nous commandons donc des pièces à notre vélociste d’Istambul (à un prix 3x supérieur au prix francais). Elles nous seront livrées, shallah’, dans quelques jours à Muș, la prochaine ville de notre trajet.


En attendant, nous arrivons dans la région du Tigre et de l’Euphrate qui, entrecoupés de barrages, forment d’immenses et tortueux lacs. Ces deux fleuves évoquent encore pour nous le programme d’histoire de CM1, la mésopotamie, le berceau de l’humanité et c’est avec beaucoup d’émotion que nous les traversons en se disant qu’à peine 100km plus bas, ils couleront en Irak. Les panneaux “Iran” commencent aussi à apparaître sur la route, pas de doute, nous sommes déjà bien loin de la maison !

Entre Tigre et Euphrate

Du côté de Lice, nous visitons les grottes de Berkeylin. Pas étonnant qu’elles aient longtemps été considérées comme les sources du Tigre : la rivière sort d’un tunnel de plusieurs 10aines de mètres de haut et près de 900 mètres de long. En nageant dans cette eau glaciale avec la frontale sur la tête, on a vraiment l’impression de rentrer dans les entrailles de la Terre. A la sortie de la grotte, des gravures Assyriennes (vous savez, ceux qui ont séjourné ici entre les Hitites et les Médès, plus de 1000 ans avant JC et qui écrivaient avec des petits clous !). Alexandre Le Grand y aurait également séjourné avec ses troupes lors de sa campagne d’Orient.

Ce monsieur marche depuis plus de 3000 ans

Nous nous posons dans un camping pour profiter du dimanche, comme les turcs, qui ont une vraie culture du pic-nic et du camping au bord des lacs. Avec mon maillot de bain alors que les autres femmes se baignent toutes habillées, parfois même avec le voile sur la tête, je m’attire quelques regards en coin. Mais ça ne m’empêche pas de me faire des copines, comme notre voisine de tente, coiffeuse, que je convainc de me couper les cheveux à l’entrée des toilettes pour femmes. “Quand même, avec un peigne, le résultat aurait été beaucoup plus esthétique”, me dit-elle à travers Google translate, à moitié convaincue du résultat.

Pause au lac

Entre le voile et les enfants, on a parfois tendance à surestimer l’âge des gens, et bien souvent, c’est nous les anciens ! Aișe, ma coiffeuse par exemple, n’a que 26 ans, 3 enfants dont un aîné de 9 ans. “Tu t’es mariée jeune dis donc ! Oui, malheureusement… Tu connaissais ton mari ? Non, c’est ma mère qui connaissait sa famille”.


Depuis notre arrivée dans le Kurdistan Turc (même si celui ci n’a pas pour ainsi dire de limites reconnues), nous sommes impressionnés par la quantité de barrages et autres infrastructures militaires, vestiges de plus de 4 décennies de lutte armée dans la région. Depuis tout juste un an, les rebelles du PKK ont officiellement déposé les armes et les combattants kurdes (composés à 40% de femmes !), ont pour beaucoup rejoint les rangs des armées kurdes des pays limitrophes (Irak, Syrie, Iran).


Peuple sans nation qui habite la région depuis plusieurs millénaires, les Kurdes de Turquie représenteraient entre 15 et 20 % de la population nationale. Et quand on a le malheur de dire “Les Turcs sont trop gentils” (une de nos phrases en turc désormais bien maitrisée), on se fait tout de suite reprendre gentiment “on est Kurdes ici, pas Turcs !”.

Nouveaux amis Kurdes

Mais le conflit Kurde m’amène à vous parler d’un des personnages principaux de notre traversée de la Turquie (puisque l’on croise sa bouille au moins une fois par jour !), j’ai nommé Mustapha Kemal Pacha Atatürk ou encore le Gazi pour les intimes. Considéré comme “le père des Turcs”, Kemal entre en scène à la fin de la première guerre mondiale. L’Empire Ottoman, alors allié des allemands, est vaincu. Ses territoires sont rendus ou occupés sur tous les fronts (aux frontières Grèques, Bulgares, Syriennes, Géorgiennes, bref partout) et le Sultan, chef de l’Empire, entreprend de négocier les accords de Sèvres avec les alliers, moyennant l’occupation d’une bonne partie de son territoire par ces derniers. De plus, les accords de Sèvres prévoyaient la création d’une état Arménien et d’un état Kurde sur le territoire Turc actuel.


Je vous la fait courte, mais pour Kemal, c’est la pire issue d’une partie de Risk. Envoyé par le sultan lui-même pour mater une insurrection interne, Kemal décide de prendre leur tête et de se rebeller contre son boss et les alliers. Les alliers, affaiblis et moyen chauds de renvoyer des troupes là bas, décident d’envoyer les Grecs à la place. Malgré l’infériorité en nombre des Turcs, ces derniers finissent par l’emporter.

Réunion au sommet


Mais ne vous y trompez, pas, Kemal est loin d’être un saint homme, même s’il n’a pas (officiellement) pris part au génocide Arménien de 1915/1916, en 1920, il laisse ses hommes massacrer les civils Grecs et Arméniens de Smyrne (actuellement Izmir), la ville est détruite et “La Turquie appartient désormais aux Turcs”.


Visionnaire sur de nombreux sujets, Kemal fonde la République de Turquie, transfère la capitale d’Istambul à Angora, qu’il renomme ensuite Ankara (ça fait plus sérieux qu’une race de chats !), il donne le droit de vote aux femmes, instaure une “laicité à la turque” notamment en interdisant le port du voile et du turban sur l’espace public, remplace l’alphabet arabe par l’alphabet latin pour faciliter l’éducation, règle les dettes de la Turquie, l’ouvre à l’Occident et en fait un pays à part dans la région.


Mais, d’un autre côté… il fait pendre tous ses opposants politiques, supprime la liberté de la presse et gouverne la nouvelle République de façon très autoritaire pendant un peu plus de 15 ans. Quelques années avant sa mort, il tente tout de même de réinstaurer un pluralisme politique en proposant à un de ses potes de prendre la tête du parti d’opposition (rigolo non ?), mais ce dernier se fait lyncher par la foule pendant les meetings, conséquence de 10 ans d’unipartisme et de culte de la personnalité. Kemal se dit donc qu’il ferait bien de réinstaurer la liberté de la presse, mais là c’est lui qui s’en prend un peu trop plein la tronche et il annule tout, retour à l’unipartisme, au contrôle des médias et déclare “La Turquie n’est pas prête à se gouverner toute seule, je vais encre la gouverner pendant 10 ans et après on verra”.

Au final il est mort avant mais son héritage reste encore très présent dans les mémoires, à la fois pour le droit des femmes, pour ses avancées en termes de laïcité (même si Erdodo s’efforce de détricoter tout ça et de rapprocher petit à petit la Turquie de l’Islam depuis 20 ans), mais aussi dans la mémoire des Arméniens dont la responsabilité du génocide (1 500 000 personnes tuées) n’a été reconnu ni par lui ni par ses sucesseurs, et dans la mémoire des Kurdes à qui les alliés avaient promis un territoire à la fin de la guerre et qui au final se retrouvent à devoir être assimilés de force, leur langue ayant été interdite en 1924 et toujours pas enseignées dans les écoles.


Bref, Atatürk est un personnage aussi important que polémique, mais n’oublions pas que le diffamer est encore passible de 3 mois de prison ici et revenons à nos moutons.


Après moultes montées, moultes descentes et moultes remontées, que faisons, pour certaines, accrochés à des camions (uniquement dans un souci de compléter l’entraînement des avants bras de Cyril, évidemment !), nous arrivons à Muș. Sur le site du Mondial Relay Turc, le paquet semble arrivé, mais c’est à moitié étonnée seulement que j’apprends que le paquet a effectivement été livré, mais à 1675km d’ici. “Reviens demain à midi me dit l’employé, le camion roule toute la nuit, il sera là”.


Nous faisons donc une demie journée de pause forcée chez Turan, un warmshower extrêmement gentil et assez patient pour répondre à nos 1001 questions (on profite quand on trouve des interlocuteurs anglophones !). Turan est prof de géo, kurde et agnostique (même si personne de sa famille est au courant). Il a 42 ans et ne veut pas se marier. Malgré tout, sa famille continue de lui présenter des jeunes filles en veut tu en voilà. Turan est le 14ème d’une famille de 18, son père ayant pris une deuxième femme, malgré l’interdiction de la polygamie depuis 1926 (encore une idée d’Atatürk). Sa famille à lui a dû s’enfuir pendant 4 ans dans les années 90, quand la lutte armée battait son plein.

Avec Tuan

En retournant à la poste le lendemain, nous estimons nos chances de réussite à 5%, mais le camion est bien là, en train d’être déchargé. Les gars se souviennent même avoir vu passer mon nom bizarre et on récupère le paquet en moins de 5 minutes. C’est un miracle, plus un seul bruit sur le tandem qui continue invariablement son avancée vers l’Est !


Pour pallier à ces nouveaux silences extrêmement gênants, nous entreprenons l’écoute des 27 heures de “L’idiot” de Dostoievski. Nos 1500/2000m de déniv quotidiens ne seront pas suffisants pour en venir à bout.


En grimpant sur les pavés du cratère de Nemrut, nous apercevons le lac de Van, plus grand lac de Turquie ainsi que la Süphan Dagi, une très belle montagne de 4053 mètres dont nous allons faire le tour les prochains jours.

Nemrut Gölü
Süphan Dagi

Deux soirs de suite, c’est la saucée et nous nous réfugions dans une station service où nous finissons par passer la nuit. Dobble avec les enfants, essai du tandem, je deviens pote avec Hussein, 13 ans, job d’été : soudeur pour aider son père. Et oui, c’est le début des vacances et les enfants sont mis au boulot dès l’âge de 11 ans, mécanos, caissiers, maçons, bergers, leurs petites bouilles sont partout.

Mon nouveau pote Hussein

On nous explique que la pluie serait dûe à des ensemencements de nuages pour augmenter les précipitations en Arabie Sahoudite mais que la guerre en Iran aurait redirigé les nuages sur la Turquie. Entre galères de traduction, manque de sources fiables et suspicion de théories complotistes, je vous laisse vous démerder avec cette info, en attendant, une chose est sûre, il pleut.

Une chose est sûre, il pleut !

Et voilà qu’il apparait enfin, ce Mt Ararat qui domine la région du haut de ses 5137m. Le point final de notre traversée de la Turquie, à quelques encablures de l’Iran, de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie, qui ne peut observer sa montagne sacrée que derrière cette frontière, fermée depuis toujours.

Lever de lune sur le Mt Ararat

Mais assez dit pour le moment, je laisse au titre de l’article le soin de maintenir le suspens pour la suite !


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