Et voilà, après deux jours à Athènes, visite du Parthénon oblige avec une mauvaise appli d’audio-guide qui nous lit avec une voix IA un texte écrit par l’IA, mes deux frérots se passent le flambeau et nous embarquons avec Cyril, alias le Rilou pour un ferry en direction de la Turquie.

Petit passage par Lesbos, juste le temps de saluer Sappho, née sur l’île il y a environ 2600 ans. Une des premières poétesses femmes, elle dirigeait également une école pour jeunes filles de bonne famille dans laquelle elle leur apprenait à cultiver leur esprit avant le mariage, mais aussi… les plaisirs du corps, héhé ! (Comme le faisaient les érudits grecs avec leurs élèves mecs, soit dit en passant). Au final, elle a été exilée, non pas parce qu’elle aimait les femmes, pas du tout choquant en Grèce à l’époque, mais parce qu’elle écrivait, et une femme qui écrit, ça par contre c’est chelou ! En attendant, même si ses poèmes ont été à moitié brûlés et qu’on la connait plus par ce que ses contemporains ont dit d’elle que par ses écrits, elle a contribué à donner un nom qui persiste au travers des siècles et on l’en remercie !
Nous débarquons côté Turquie en face de Lesbos, à Ayvalik. De là commence mon examen de contrôle continu pour vérifier si ces 6 mois d’apprentissage du turc ont été efficaces ou pas ! Au début c’est un peu difficile et les premières conversations sont ca-tas-tro-phiques. Après un mix de Assimil + Duolingo, je sais dire “En avril, les tortues boivent du vin” mais pas “où est ce que je peux trouver de l’eau potable” haha ! On y remédie assez vite en se faisant des petites listes de mots glissées dans le porte carte que l’on peut réviser en pédalant. Cela faisait plus de 10 ans que je n’avais pas appris une langue et je ne sais pas si mon cerveau a commencé son inexorable chute dégénérative (option privilégiée par mon médecin de frère), ou si c’est parce que le Turc est juste plus dur que les autres langues que j’ai pu apprendre (option privilégiée par Manu chez qui nous logeons à Istambul qui, même en parlant déjà 6 langues et en habitant en Turquie depuis 2 ans, se pose la même question que moi…), mais en tout cas, je trouve que des mois de travail pour arriver à un niveau A0,5, c’est pas cher payé ! Enfin, les turcs apprécient toujours l’effort d’apprentissage et ça, ça fait déjà plaisir en soit !

Nous nous dirigeons d’abord vers le Nord en direction d’Istambul. Deux jours de pédalage dans des paysages de forêts, de montagnes et de lacs, loin de notre image préconçue de la Turquie. Partout, nous croisons de petites fontaines où s’approvisionner en eau (on l’espère !) potable. Leur nombre est parfois juste délirant, jusqu’à 6 ou 7 en un kilomètre, même en pleine campagne !

Le sauvetage de tortues continue. Cette fois, elle s’appelle Lizbeth et elle était québlo au milieu d’une route un peu trop passante…

A Bandirma, le warmshower du coin n’était pas dispo, nous sommes donc reçus par la collègue de son pote, l’hospitalité Turque promet ! Nous passons une super soirée avec Serap, sa fille Selin qui prépare son concours pour des études d’anglais et son mari Volkan qui part bosser 12h de nuit dans le port industriel. Le soir on sort en ville pour boire le thé et le lendemain, elles nous accompagnent jusqu’aux ferry qui nous emmènera à Istambul.

On a franchement hésité à faire ce petit détour vers le Nord, mais c’était finalement plus que bienvenu, il y a deux jours, nous nous sommes rendus compte que la jante arrière du Tant d’Aime avait littéralement explosé. Nous dégonflons un peu et roulons donc les derniers 170km en espérant que ça tienne ! A Istambul, nous trouvons une roue un peu random grâce à Gürsel un ami du mari de l’ex collègue de mon pote Vincent. Adieu moyeu Mavic, en espérant que cette roue là tienne au moins toute la traversée de la Turquie. Décidément les efforts sur un tandem sont plus importants que sur un vélo classique…

Istambul, j’aurais pu écrire un article entier sur cette ville tant elle nous a plu. Et pourtant, nous ne sommes pas des adeptes des grandes métropoles… Mais comment ne pas se sentir bien chez Erdinç, Manu et leurs colocs, qui nous accueillent pour deux nuits ? Sans pression et dans la bonne humeur, ils nous accompagnent dans la ville et nous recommandent de bons endroits. Le soir, on se retrouve pour le repas et boire des bières, l’alcool étant beaucoup plus accepté que dans d’autres pays musulmans que j’ai pu traverser. Erdinç a déjà pas mal bourlingué en vélo en Turquie, mais aussi en Egypte et au Soudan. Manuella quant à elle, a atterri dans la ville pour son deuxième Erasmus et y a posé ses valises pour le moment. Ils en ont vu passer, des cyclistes, en témoigne le mur du couloir où chacun(e) y a laissé une trace. (Sans le savoir, mes potes de Bordeaux, Marine et Juliette ont dormi sur le même canap l’année dernière !).

La ville est immense et en deux jours, c’est sûr que nous ne pourrons pas tout voir… Nous prenons tout de même plaisir à traverser d’une rive à l’autre dans de petits bateaux qui servent de transport publics, à prendre des photos de chats, omniprésents et pas du tout vilains pour des chats de gouttières, à s’asseoir en terrasse boire des çays ou des cafés turcs, à passer du temps dans des mosquées qui regorgent de vie, familles qui pic-niquent, enfants qui font du rollers, bandes de potes qui s’y retrouvent pour discuter, on est fort loin des églises parfois froides et austères.



Dixit National Geographic, la ville en compte plus de 3000 ! Et tout bon sultan qui se respecte en construit une pour se faire enterrer dedans ensuite (coïncidence ou pas, Erdogan vient de terminer la sienne !). Niveau architecture, rien à voir avec les mosquées d’Afrique du Nord que j’ai pu voir : plusieurs minarets en forme de tours pointues (à priori il y a plus ou moins un lien entre le n° du Sultan et le nombre de minarets) et des toits formés par de multiples coupoles très élégantes.


L’histoire du Sultan Soliman le magnifique retient particulièrement notre attention. C’est lui qui a régné autour de 1500, lors de l’apogée de l’Empire Ottoman. C’était le Big Boss de Barberousse, le chef Ottoman dont j’ai visité le palais à Alger il y a quelques mois. Si vous ne vous souvenez pas de votre programme d’histoire du CM1, allez donc faire un tour sur google pour voir l’étendue de ce que fut le dernier grand empire d’occident, c’est impressionnant. Bref, tout ça pour dire qu’il a eu 10 enfants, un premier fils avec sa première épouse, puis les suivants avec Roxelane, une polonaise capturée et faite prostituée et esclave dans le harem de monsieur. Elle se dit que le meilleur moyen d’assurer son ascension sociale est de se convertir à l’Islam, du coup Islam = pas de relation hors mariage autorisée. Pas bête la mouette, le sultan l’affranchit, fait d’elle sa deuxième femme et ça a fait grand bruit à l’époque (en vrai, je ne sais pas si cette astuce marchait à chaque fois…). Les premiers enfants de Roxelane meurent, et vient Selim. Roxelane se dit “chouette, il a l’air plus doux et gentil que les autres, avec un peu de chance, il n’assasinera pas ses frères !”. Bingo, le père assassine son premier fils pour éliminer la concurrence, Sélim tue son frère, le suivant se suicide et le dernier, handicapé, est gracié. C’est pas notre fratrie ça Rilou, c’est pas notre fratrie !

Le jour du départ, Erdinç et Manu nous accompagnent vers Pendik sur les 30km de belle piste cyclable qui longe la côte de la mer de Marmara. De là, nous sautons dans le ferry qui nous emmène vers Yalova. Ces ferrys auront été bien pratiques pour entrer et ressortir de cette mégalopole de près de 16 millions d’habitants.

Pour Cyril, le voyage commence vraiment, à bord de Jérémy. J’ai eu beau lui dire qu’il n’avait qu’à avoir des gosses, ou à minima un chat, pour avoir la primauté sur le choix des prénoms, rien à faire, le Tant d’aime s’appelle Jérémy depuis le début, ne cherchez pas à savoir pourquoi, c’est comme ça !

Avec le frère, j’ai l’impression d’avoir installé un moteur de 425W complètement auto-régulé (pour les non-initiés, c’est vraiment beaucoup, genre 3 voir 4 ordinateurs portables, mais moins que le record de 475W du centre de test à l’effort !). Chaque matin en pédalant, il peaufine sa stratégie de défense anti-chien à main nue en alternant les séries de muscu des avant-bras (avec des accessoires hors-liste évidemment). Enfin c’est naïvement ce que je pensais mais il s’agit en fait tout bonnement de ne pas mettre en péril ses projets d’escalade pour le reste de l’été, sorry. Heureusement, les Kangals, malgré leur taille et leurs colliers à pointes quelque peu intimidants, s’avèrent pour l’instant plutôt pépères en comparaison de leurs homologues grecs. Pourvu que ça dure !


Nous avançons donc vers l’Est, pli de carte après pli de carte. Je suis impressionnée par le réseau de petites routes asphaltées (souvent pas sur la carte d’ailleurs), qui permettent de traverser le pays loin des grosses routes et des camions.

A Beylikova, des policiers nous arrêtent, “documents d’identité s’il vous plait”, nous sortons nos passeports et ils ne semblent pas satisfaits, “non, on veut un vrai document d’identité”. Incompréhension. “il vous faut un numéro de titre de séjour”. Cyril fini par leur donner sa carte d’identité francaise qui forcément ne marche pas dans leur scanner et ils commencent à s’énerver. On a bien cru qu’on allait finir au poste quand leur chef, en ligne au téléphone a fini par leur dire de nous laisser partir “jusqu’à septembre, pas de problèmes !”

Le pays est très agricole et le secteur représente près d’un quart des emplois. Il faut dire qu’il faut y aller pour être 10ème producteur mondial de blé, 5ème en thé, 4ème en tomates, 2ème en olives ou encore premier en figues ou en coing, au grand damn du Rilou qui les considère comme de vulgaires “mauvaises pommes” ! Premier aussi en opium (en surface), à notre grande surprise, derrière l’Inde, première en termes de tonnage.

En ce mois de juin, les blés vont du vert au doré, selon les régions, et nous nous retrouvons à pédaler au beau milieu d’un fond d’écran windows, pas désagréable, à part les montées et descentes qui se succèdent, sans fin, les ingénieurs turcs n’ayant aucun respect pour les cyclistes.

Au delà de l’agriculture, le pastoralisme est également très présent. En passant devant la tente avec ses vingt vaches, Kadir nous invite à boire le thé chez lui. Nous arrivons pile au moment de la traite que sa femme Gülay réalise en bonne partie à la main. 100 litres de lait par jour, de quoi assurer sa retraite après quelques années passées en Europe à conduire des machines, acheter à manger, mais pas pour l’électricité, devenue trop chère. Après 3 thés, nous repartons sous la pluie à la frontale pour retrouver notre tente. (/!\ paragraphe interprété du turc par une traductrice non inscrite au collège des traducteurs /!\).

Cerises, prunes vertes, thés, cafés, viande, eau minérale, les turcs sont extrêmement prévenants et il ne se passe pas une journée sans que l’on nous offre quelque chose sur le bord de la route. “Venez boire un thé”, nous lancent des motards installés à la terrasse d’un café. On papote, et au moment de payer, ils se rendent compte que c’est le vieux d’à côté qui nous regardait du coin de l’oeil qui a tout réglé en zoom zoom. Les inviteurs invités, un bon exemple de l’hospitalité turque.

Souvent, nous sommes abordés directement en Allemand, comme Imran, jeune autricho-turque kurde, propriétaires de deux boutiques d’alcool à Graz et qui fait le voyage en voiture une fois par an avec son mari Ferdi, qui arborre fièrement un tatouage “Jusqu’à la mort” sur l’avant bras, autrement dit Kurde, jusqu’à la mort. Impossible d’imaginer la double vie de la patronne qui vient passer ses vacances au milieu de la steppe turque dans une petite bicoque sans eau ni électricité.

Nasmi aussi nous aborde directement en Allemand. Maintenant retraité, il passe la moitié de l’année au village, dans la maison qu’il a construite avec l’argent économisé pendant sa carrière d’ouvrier à Stuttgart. Il a travaillé 20 ans exilé seul en Europe depuis les années 70, avant de réussir à faire venir sa femme et ses enfants. Il nous explique que la plupart des maisons du village appartiennent à des personnes émigrés aux 4 coins de l’Europe, la plupart en Allemagne (il n’y avait pas de visa à l’époque) qui compte 4 millions de turcs, soit la moitié de la diaspora dans le monde. Quel plaisir de voir ce papy tout sourire nous dire “vous allez voir, ma femme, Melek, est une femme magnifique” avec des étoiles dans les yeux et elle en arrivant nous lancer “quels beaux invités on a là !”. Avec un peu de chance, je les recroiserai à Stuttgart en rentrant !

Au beau milieu de notre traversée vers la Cappadoce, nous traversons le Tuz Gölü (littéralement lac salé), grand comme 35 lacs du Bourget mais avec une profondeur maximale de 2 mètres. Anciens vestiges d’une mer désormais à 900m d’altitude, ça n’est pas le salar d’Uyuni (244 lacs du Bourget), mais 70% du sel consommé en Turquie vient d’ici ! On en profite pour prendre de petites réserves dans le pot à sel.

Quelques heures avant d’arriver en Cappadoce, au terme d’une semaine de Tant d’aime assez intense, nous sommes surpris par un orage spectaculaire. Depuis que nous sommes partis d’Istambul, tous les après-midi le ciel s’assombrit et le tonnerre gronde au loin, mais cette fois ci, on a tout juste le temps de s’abriter sous le hangar d’un cimetière quand la grêle commence à tomber. Une bonne aubaine pour continuer notre battle de codex (jeu de société ayant l’avantage d’être intéressant même à deux). En repartant, on se rend compte qu’on l’a échappé belle, à quelques kilomètres, la route est recouverte par plus de 10cm de grêlons par endroits ! Les agriculteurs viennent constater les dégâts, et nous on a l’impression de pédaler dans un congélateur. Vous aurez chaud en Turquie en juin, vous aurez chaud !
Allez je vous laisse, la pluie a fini de tomber et on part marcher un peu pour changer de muscles et visiter la Cappadoce !

PS : Je ne pourrais terminer ce post sans parler des révoltes Albanaises qui font trembler le pays depuis une dizaine de jours. Force et courage à ces jeunes et moins jeunes qui se battent contre le projet de la fille de Trump et de son mari pour transformer l’île de Sazan en un méga complexe pour clientèle d’ultra riches, à grands coups de back shish et de modifications des lois environnementales du pays. La révolution des flamands roses, encore une fois, je vous invite à aller faire un tour sur les internets.
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