Eh bien ouf, contre toute attente, nous ne sommes pas passés par la case prison ! Mais maintenant que vous êtes soulagés, je reviens quelques jours en arrière.
A Iğdir, au terme de plus de 2000km en commun, nous sommes reçus, mon frère et moi chez Ümit et sa femme Asli. Il y a quelques jours, a eu lieu dans les rues de la ville, l’Ashura, une manifestation chiite dont il reste encore des affiches partout. Ümit nous montre des photos et nous explique que cette manifestation n’est autorisée que dans l’est du pays, là où les communautés chiites sont plus importantes. Pour celles et ceux qui auraient déjà fait plusieurs fois dans leur vie, la recherche sur les internets “différence entre sunnites et chiites” mais qui, comme moi, ne se souviennent jamais de la réponse, je vais vous donner un moyen de mémotechnique très simple (et sûrement beaucoup trop simpliste pour les théologiens, mais comme ça, au moins, vous serez peut être un peu moins paumés). En fait la séparation entre sunnites et chiites s’opère au sujet de la succession de Mahomet à sa mort. D’un côté il y a les potes de Mahomet (= les sunnites) qui nomment un calife et de l’autre la mif de Mahomet (= les chiites) qui nomment un gendre puis un petit fils de Mahomet : l’imam Hussein, c’est lui dont il est question dans la manif.

Ayant refusé de prêter allégeance au calife Yazid, selon lui cruel et peu pieu, Hussein se fait décapiter avec ses 72 hommes et devient un martyr et une figure de la résistance face à l’injustice. 20 millions de personnes vont rendre hommage à son corps à Kerbala chaque année et plus de 5 ou 6 villes assurent posséder sa tête.
Toujours est-il qu’en solidarité avec Hussein, des centaines de personnes (tous des mecs bien sûr) s’auto flagellent dans les rues d’Iğdir chaque année et finissent par s’auto ouvrir le crâne avec un sabre dans une manif ultra-gore que l’on a du mal à situer en 2026. Véritable solidarité ou démonstration de force masculine (vous devinez mon avis !), toujours est il que je plains le personnel hospitalier qui doit voir arriver ces séries de crânes fendus à recoudre…
Bref, sinon Ümit est aussi le président de l’association AKUD, une association de montagne avec laquelle lui et ses amis organisent des sorties de rando, vélo, escalade, kayak… Mais pas que ! Le soir de notre arrivée, nous les retrouvons lors de leur dernière édition de cinéma plein air de la saison. Un long débat au coin du feu suit le visionnage de “Captain fantastic” durant lequel les membres débattent de l’éducation, de la famille, de la nature et des différents sujets importants du film. Quel plaisir de se voir intégrés spontanément dans ce groupe qui, curieux de notre avis, nous permet de prendre la parole malgré la barrière de la langue.

Le lendemain, nous sommes invités à présenter le voyage à leur groupe de discussion en anglais qui a lieu une fois par semaine. En Turquie, les locuteurs anglophones sont peu nombreux, même chez les jeunes. Ici, l’anglais ne fait pas partie des épreuves importantes pour l’entrée à l’université et historiquement, par manque de professeurs, la matière est parfois enseignée par défaut par des profs de littérature ou d’histoire manquant de connaissances. Là encore, l’association AKUD nous impressionne par l’énergie de ses membres et la quantité d’activités proposées.

Notre pause à Iğdir est aussi l’occasion de préparer notre ascension au Mt Ararat, sorte de défi débile, lancé avec mon frère depuis quelques mois déjà et qui s’avère plus compliqué que prévu… En effet, l’ascension sans guide et sans permis est complètement interdite. Trop lent, trop cher, trop sale (les déchets sont abandonnés sur place et transforment la montagne en dépotoir), l’ascension organisée n’est pas pour nous une option. De plus, les guides prennent parfois jusqu’à 50 clients pour seulement 2 guides et c’est là que les accidents arrivent. La preuve, la dernière personne décédée était avec un guide, et 3 mois après ils la cherchent encore. Et puis de toutes manières, le permis se demande au moins un mois à l’avance, autant vous dire qu’on est plus du tout dans les temps. Seulement, cette année la quantité de neige est peu commune, il est donc impossible de grimper sans matériel adapté. Mais heureusement, nous avons frappé à la bonne porte et Ümit nous loue crampons, sac, bâton, et nous voilà parés pour l’aventure.

Afin de ne pas se faire repérer, nous décidons de grimper par la face ouest plutôt que la face sud, empruntée par les groupes. De toutes manières, ils contrôlent la montagne avec des drônes, nous prévient Ümit, vous n’êtes donc pas à l’abri de vous faire cueillir comme des petits agneaux à l’arrivée ! Sur internet, peu d’infos, mais nous ne sommes pas surpris de voir que les seuls qui en aient postées soient des français. Eh oui les gars, c’est bien connu qu’on traverse au feu rouge et qu’on se sent un peu plus forts et un peu plus intelligents que les autres !
Malgré le caractère ultra-secret de notre mission, la nouvelle de notre ascension illégale se répand comme une trainée de poudre parmi les membres de l’asso de montagne dont…. le responsable des drônes et le chef de la brigade locale de gendarmerie, au top ! Nous éludons un peu gênés les questions sans trop savoir sur quel pied danser.

Le jour J on prend le premier bus jusqu’au col (à 1700m) et on marche le plus vite possible pour traverser la grande steppe et rejoindre une zone un peu plus à l’abri des regards. Ambiance fugue nocturne quand on était gamins. Ensuite on monte toute la journée pour dormir le plus haut possible. La forme est là et on a même le temps de s’arrêter faire des siestes en continuant notre écoute de l’Idiot de Dostoievsky. Dommage, on a pas pris le codex, ça m’aurait peut être permis de finir le tournoi la tête haute.

Le soir, on dort à 4050m sur un mini replat inespéré entre deux pierriers. On a même le temps de monter de petits murets pour se protéger du vent. Le lendemain, les conditions sont fantastiques, peu de vent, même pas froid. A 4400m environ, on chausse les crampons et on termine l’ascension par une traversée du glacier. Arrivés à 5000, on rejoint la trace principale et on aperçoit au loin les colonnes de marcheurs “légaux”. Un guide nous fait des grands signes et nous hele de loin, oupsi… On actionne le plan d’urgence.

Tout commence par la promesse faite il y a quelques mois à mon ami Ale, de prendre une photo avec son drapeau en haut de la montagne, drapeau que je me trimballe donc dans les sacoches depuis 3 mois. Sur la base de ce drapeau, nous avons donc décidé de ne parler là haut qu’en Espagnol et de nous faire officiellement passer pour des touristes Colombiens. Une fois arrivés à sa hauteur, le guide nous hurle dessus “Where is your permit ? Where is your local guide ?”. Il est très énervé. “Pero no sabiamos” commence Cyril. “Polish, I’m polish !” (on pige assez vite qu’il ne veut pas nous faire comprendre qu’il est polonais, mais niveau mensonges on est clairement à 1:1). Je continue à marcher et le guide me rattrape en courant et m’attrape par le bras “If you go up, I’ll kill you !”, ok ça donne l’ambiance. Je lui réponds “La montaña es de todos chabon !”, mais rien à faire, il continue “Here it’s Turkey, not France, Germany or Spain !” “Coloooombia !!” répond Cyril un peu plus bas (et là malgré le côté dramatique de la situation, j’ai du mal à me retenir d’éclater de rire). Par chance, un autre guide turc fini par lui faire entendre la raison et ils nous laissent passer.

Au sommet, on ne fait pas long feu. On prend la fameuse photo et après un Salut rapide à Erevan et au petit Ararat, on entame la descente. Il n’est pas 9h et on n’est même pas fatigués, on se regarde en disant “petite balade de santé en vrai, non ?” (oui d’accord, on se la pète un peu, autre attribut du français, mais seulement entre nous, pas en public haha). C’était sans compter les 3400m de dénivelé négatif pour rentrer à la route. En arrivant, on finit au Starbucks, eh oui, Starbucks Doğubayazıt fait fureur sur les réseaux sociaux et tout le monde s’arrête pour prendre une photo.

Au retour sur l’asphalte, pas d’escadron de gendarmerie, on fait du stop et on passe une demie heure à parler au téléphone avec le frère du conducteur qui habite en région parisienne. Mais ce dernier, patron d’une boîte de BTP, ne parle pas assez bien français, il organise alors un appel de groupe avec un de ses employés à qui il impose une pause dans son boulot “parle français, parle !”, on adore !
Le lendemain, le sur-lendemain, le sur-sur-lendemain et tous les jours qui suivront, on comprend la vraie signification du mont Ararat, Ağrı Dağı en turc soit littéralement “montagne de la douleur”. On marche comme des robocoops et chaque pas nous décoche une grimace.

On se motive tout de même pour aller visiter le palais de Ishak Pasha, construit sur la route de la Soie entre 1685 et 1784 par le gouverneur de la province. Chauffage, clim, bains, harems, hamams, parfait pour recevoir les dignitaires et riches marchands de passage… Et pour enfermer ceux qu’on aimait pas dans les prisons souterraines !



Le lendemain, je dépose Cyril, non sans émotion, à la gare routière pour son premier flixbus dont il a tant rêvé du moelleux des sièges. Iğdir-Istambul-Sofia-Zagreb-Lyon, retour au bercail en 72h, pas si mal pour rejoindre les confins du Moyen-Orient ! 2 puis 5 semaines en tête à tête avec mes frères, pas toujours facile facile, mais je vous mets au défi ! En tout cas quel plaisir pour moi de pouvoir continuer à partager autant de rêves et de défis fous avec mes deux kardesh (frères en turc, langue qui a la particularité de distinguer les grandes des petites soeurs, j’adore !), restés si proches malgré les années <3

Il est temps pour moi de reprendre la route accompagnée pour la journée par Tuba, une chanteuse et prof de musique kurde qui est elle aussi très contente de pouvoir parler de plein de sujets intimes qu’elle même n’ose pas aborder avec ses amies proches.


A midi, nous visitons les grottes de sel situées dans sa ville natale. Résultat de l’excavation du sel par toutes les civilisations qui sont passées par là, ces grottes sont aujourd’hui ouvertes au tourisme local. Tables de pic-nic, salle de spectacle et même hotel, ces grottes sont également utilisées pour l’halo-thérapie (thérapie avec du sel), à priori fantastique pour guérir tous les maux, selon les panneaux explicatifs.


Désormais seule pour quelques jours, je remonte vers la Géorgie en suivant la frontière arménienne. Je voulais traverser la frontière à la nage pour dire bonjour à l’Arménie, mais ici ça ne rigole pas… Difficile parfois de trouver à camper car de grandes zones sont contrôlées par l’armée. En voulant prendre un petit chemin pour arriver à Ani, je me fais rattraper par les militaires qui me raccompagnent gentiment à la route, “trop proche de la frontière mademoiselle !”.

Ani, où ancienne capitale de l’empire Arménien. Une ville qui comptait tout de même 100 000 habitants en l’an 1000 ! La forteresse et de nombreuses églises sont encore sur pied, mais le pont vers l’Arménie, lui est cassé.


Je me dirige ensuite vers Kars ou encore la capitale du… gruyère ! Eh oui, un suisse serait passé par là et aurait transmis la recette ! J’y suis reçu par Hassan, un warm shower prof de chimie à l’université qui me dégote une nuit dans une chambre d’étudiant, merci !

Le lendemain, c’est en me rapprochant de la frontière Géorgienne que je commence à croiser tous ces cyclistes jusqu’alors invisibles en Turquie (alors qu’à en croire l’algorithme hyper affuté de mon Instagram, il y en aurait partout !!). Turques, français, suisses, allemands, polonais, tous passent dans le coin pour continuer vers l’Est. Je pédale un jour et demi en compagnie d’Arnaud, parti de Chamonix un mois après moi. Quel plaisir de retrouver un comparse de bivouac, de baignade et de mauvaises blagues avec qui partager un bout de route !


C’est avec un brin d’émotion que je quitte ensuite la Turquie pour entrer dans ce petit pays de 3,5 millions d’habitants, où les routes rouges sont pleines de trous, les routes blanches pleines de boue mais où l’alphabet est si beau (un de mes alphabets pref avec le Kabyle, Arnaud se fout de moi, “mais quel genre de personne a un alphabet pref ?!”), pays où les architectes des bâtiments aiment les canalisations de gaz en aérien, pays ou 17% des voitures (estimation d’Arnaud) ont le volant à droite, pays qui aimerait intégrer l’Union Européenne mais sans froisser son voisin Russe, pays dont les frontières ne sont toujours pas définies à ce jour, j’ai nommé… la Géorgie !


Je découvre en effet avec stupeur que depuis la guerre civile qui a suivi l’éclatement soviétique, L’Abkhasie et l’Ossétie sont plus ou moins indépendantes. Armés par la Russie, les rebelles abkhazes et ossètes contrôlent encore aujourd’hui leurs deux régions. Même si leur légitimité n’est que très peu reconnue à l’échelle internationale, les frontières avec la Géorgie sont complètement fermées. Massacres des Abkhases et des Ossètes par l’armée Géorgienne, massacres des Géorgiens vivant dans ces territoires par les rebelles, ce conflit a valu une nouvelle guerre en 2008 avec plus de 1000 morts et 150 000 déplacés en 9 jours. Le jour où on comprendra que 1 peuple = 1 pays ça ne marche pas et qu’on acceptera la pluralité en s’essayant au vivre ensemble, on aura fait un grand pas…

Parce que de la pluralité en Géorgie, il y en a ! Ça parle géorgien, mais aussi russe, arménien et quel n’est pas mon plaisir quand j’arrive à échanger quelques mots en turc avec certains d’entre eux !
Après avoir quitté Arnaud qui continue sa route vers le Nord, je fais un gros détour pour rejoindre des amis de Victor, intérim n°2 qui m’a accompagnée au début du voyage. “Ils ont intérêt à être sympas !”, maugréais-je après avoir passé 3h à pousser le tandem dans la boue en débourrant à la main le garde boue bloqué avec, en fond d’écran, le ciel noir noir de l’orage du soir qui approche. Même si notre degré de parenté-amicale était en fait encore plus lointain (amis d’amis d’amis haha), Estelle, Marc et leurs deux enfants Léon et Lucie, sont en effet fort sympathiques. Il voyagent à vélo depuis plus de deux ans maintenant, dont 1 an rien qu’en Géorgie, et c’est toujours un plaisir pour moi que de voir des jeunes qui ont l’âge que j’avais lors de mon premier long voyage.

Entre les règles, les chiens dont je suis désormais obligée de me défendre seule, les sacoches déchirées par les trous de la route, la circulation, les yeux rouges de poussière et de soleil après avoir perdu mes lunettes en poussant dans la boue, les 2000 mètres de descentes à 12 à l’heure obligée de lutter contre le vent et l’annonce que mon bateau avec lequel je devais traverser la Mer Noire dans deux jours a été supprimé, l’arrivée à Batumi ne se fait pas exactement comme prévue…

Après avoir beaucoup hésité à attendre le bateau suivant en rejoignant Arnaud pour marcher dans les montagnes du Nord du pays, je m’embarque finalement dans un bus direction Istambul pour rejoindre ensuite ma très chère collègue Marion en Bulgarie. Eh oui, avec les 2x38h de bus qu’elle doit se taper pour me rejoindre, pas question qu’elle passe plus de temps assise dans le bus que sur la selle, tout de même !

Je ne pourrai donc pas vous raconter l’expérience de la traversée de la Mer Noire à bord d’un porte container ukrainien, mais à la place, je peux vous raconter le passage de la frontière Géorgeo/Turque à Sarpi, où les douaniers m’obligent à passer avec le tandem au milieu d’une foule compacte de piétons, de poussettes et de personnes âgées serrées comme des sardines. L’air manque et c’est la cohue quand les portes s’ouvrent sporadiquement pour laisser passer une vingtaine de personnes à la fois. Heureusement que les gens sont gentils et qu’ils m’aident ensuite à hisser le tandem au dessus des tourniquets, dans les escalators, vous savez, ceux avec un plot en bas et un plot en haut, le scanner, etc, etc, un délire !
35h et 2000 pages du bouquin sur la Géorgie offert par ma mère, plus tard, me voici désormais arrivée de l’autre côté, à Varna, Bulgarie, plus vite que le bateau ! Dans quelques heures, je retrouverai Marion et nous mettrons désormais cap au Nord !

PS : Erratum, dans mon dernier post je parlais de la Mésopotamie comme du berceau de l’humanité, mais mon tonton Eneas (vous savez le ministre qui m’a accompagné en Tunisie) m’a à juste titre fait remarqué que la Mésopotamie était le berceau de l’écriture et de grandes civilisations, mais que le berceau de l’humanité reste tout de même l’Afrique !

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