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D’eau salée à eau douce

D’eau salée à eau douce

C’est donc après un plan B de traversée de la Mer Noire en bus que je retrouve Marion, ma très chère collègue venue me rejoindre à Varna, en Bulgarie. Très chère collègue avec qui j’ai la chance de bosser depuis presque une décennie, avec qui nos débats les plus fous consistent en la pertinence de tel ou tel générateur d’oxygène (je ne citerai pas de marque), l’ajout d’une vanne ou encore de la meilleure façon de pré-traiter des okaras de soja. Très chère collègue que même les années passées en Argentine n’ont pas empêché de garder proche (c’est sûrement la personne avec qui j’ai le plus pratiqué mon francais pendant plusieurs années !). Bref, au-delà de nos déplacements pro, ce voyage sera une première pour nous !

Cathédrale de Varna

Nous passons ensemble une journée à Varna avant de mettre cap au Nord. Varna est une petite bourgade au bord de la Mer Noire. Magnifique centre piéton, très bel aménagement de la plage au bord d’un grand parc, pas mal pour une ville portuaire ! Nous nous perdons dans le dédale de couloirs du musée historique, baignant dans cette indescriptible odeur de bâtiment pas tout neuf. J’espère que j’en retiendrai autre chose que ses enfilades de radiateurs en forme d’arc en ciel.

Vous aviez déjà vu, vous, un radiateur arc en ciel ??

Par exemple qu’à Varna a été retrouvé le plus vieil or du monde (-5000 AVJC). Ou encore que les Thraces, les Grecs, les Romains, les Ottomans ou les Proto-bulgares (prototype des Bulgares ?!), ont toujours utilisé Varna comme port commercial, sur le chemin pour rejoindre le Danube qui connectait ensuite au reste de l’Europe centrale. Voir le détour que faisaient les Romains pour se rendre en Hongrie ne cesse de m’impressionner, les mers et les fleuves étaient vraiment les autoroutes d’aujourd’hui.

L’Homme au poisson

Toute la semaine, nous ferons le même chemin en suivant la Mer Noire pour ensuite remonter le Danube. Très peu de touristes malgré la saison estivale, la côte est splendide et le soir, nous profitons de magnifiques bivouacs au pied des falaises. L’occasion également de ressortir le masque de plongée de mon frère et d’aller observer de plus près les bigorneaux et les énormes crabes locaux. En théorie, on était aussi censée voir des dauphins, mais on ne voit qu’un bébé tristement échoué sur la plage. Allez, on se console en croisant les doigts pour que le prochain dauphin qu’on voit échouer soit Jordan Bardella !

Cap Kaliakra

Et nous voici déjà à la frontière de la Roumanie que nous traversons encore plus aisément qu’une lettre à la poste. J’en avais presque oublié à quel point passer d’un pays à l’autre pouvait être aussi facile. Traverser de nouveau ce pays a pour moi une saveur particulière. La Roumanie c’est dans mes souvenirs le dernier voyage à vélo en famille, celui où mes parents n’auraient jamais dû amener mes frères, alors plus du tout motivés pour pédaler avec nous au plein cœur de l’adolescence. Mais la Roumanie c’est aussi à mes yeux la liberté qu’ils nous ont laissé à mon amie Alice et moi de partir à la découverte du pays seules, du haut de nos 17 ans. Il faut dire qu’à l’époque, je m’y étais préparée, 6 mois d’apprentissage intensif du roumain, mécanique vélo, allumage de ma nouvelle acquisition : le réchaud essence, achat de la carte, etc.

Entrée en Roumanie !

16 ans et une demie vie plus tard, me voici de retour, bien décidée à épousseter mon roumain rouillé et retrouver la magie de cette langue latine, enclavée dans une mer de slave. Avec le sérieux qui la caractérise, Marion s’est également mise au roumain avec Duolingo, en deux mois elle est devenue experte en nourriture et en noms d’animaux : étalon, chauve-souris, papillons, chevreaux, si un jour elle se lasse du biogaz, elle viendra travailler dans une ferme pédagogique en Roumanie, c’est certain.
Nous quittons donc la côte pour déambuler entre les champs de blé et de tournesols qui ne se préoccupent plus du tout de suivre la course du soleil d’ailleurs, nouvelle variété paresseuse de Monsanto ?!

Trouvez l’intruse !

Nos journées sont rythmées par la visite de monastères orthodoxes (au moins 2 par jour) et nous ne nous lassons pas d’admirer leurs peintures aux couleurs chatoyantes. Certains sont parfois tout neufs ou même encore en construction.

Petits monastères aux couleurs vives, ici à Dumbrăveni

Dans le dernier article, je vous donnais un petit tips de différentiation entre islam sunnite et chiite, même combat donc entre orthodoxes et catholiques (si tu n’es pas intéressé, skip le paragraphe). De ce que j’ai compris, avant le schisme il y avait 5 églises : celles de Rome, de Constantinople (now Istambul), Alexandrie, Antioche (petite bourgade désormais située en Turquie à la frontière avec la Syrie) et Jérusalem. Mais en 1054 il y a eu une embrouille d’un Cardinal de l’église de Rome qui aurait excommunié un patriarche de Constantinople (excommunication officiellement levée en 1965 hihi). Mais surtout, en 1204, pendant les croisades et le sac de Constantinople, l’église de Rome est venue marcher sur les plates bandes de celle d’Orient et ils se sont brouillés for ever. Et puis les Ottomans sont passés par là et l’orthodoxie à perdu du terrain. Désormais, les orthodoxes représentent environ 300 millions de personnes dans le monde, contre 1,3 milliards pour les catholiques (et 960 millions pour les protestants).
Dans la pratique, au-delà du fait que les orthodoxes ne reconnaissent pas le papes et que les popes, eux, peuvent se marier, il n’y a pas une méga différence entre les deux cultes, seulement deux versions contradictoires des potins concernant la virginité de Marie et Joseph.

En tout cas, presque tous les chrétiens de Bulgarie et de Roumanie sont orthodoxes et les communautés nous accueillent les bras ouverts à notre passage, à l’image du moine Metodie qui nous invite à passer la nuit dans son monastère. Il nous explique tous les secrets du lieu où des pèlerins viennent de toute la Roumanie et des pays voisins pour se recueillir devant 2 des 4 croix qui seraient sorties toutes seules de terre là où des hommes de foi auraient été massacrés par les ottomans. Sans surprise, Metodie j’aime pas les Turcs, mais il n’aime pas non plus ni les Albanais ni les filles en mini-jupes. Le soir, nous mangeons avec la vingtaine de moines, en silence, avec en fond sonore, l’un des doyens qui psalmodie la bible, une expérience.

Le moine Metodie

Entre Mer Noire et Danube, nous continuons de nous instruire avec radio-tandem et écumons la liste de podcasts sur la Roumanie de France Culture : 170 ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage des Tsiganes,  controverse lors de la dernière élection présidentielle dont le scrutin a finalement été annulé suite au financement d’une massive campagne Tic-Toc par la Russie d’un candidat d’extrême droite littéralement inconnu au bataillon à peine 7 jours avant l’échéance, les sujets sont variés, mais j’avoue, les 4 heures sur “Le Danube dans tous ses deltas”, on n’a pas réussi.

Et puis entre deux podcasts, nous sauvons des tortues (encore !), nous admirons le vol du rollier d’Europe, magnifique oiseau bleu déjà aperçu avec mes frères en Grèce et en Turquie mais dont vous devrez faire l’effort d’aller découvrir la tête sur internet, faute de photo… et nous nous défions mutuellement à notre nouveau jeu pref : le jeu des capteurs. “A quoi sert le LMT04A de chez IFM ? Euh… c’est un capteur de trop plein ATEX à mettre en haut du digesteur ? Bien ouèj ! Et le PM1707 ?” Bon j’arrête là, ça m’amuse que nous…

L’avenir c’est le biogaz wesh !!

Après un court re-passage en Bulgarie pour faire des courses en euro (la Bulgarie a adopté l’euro en janvier et nous payons avec de beaux billets tout neufs !), nous traversons le plus grand fleuve de l’UE sur un petit bateau (presque 3 fois plus long que la Loire, notre plus grand fleuve national !). En effet, très peu de ponts traversent le Danube à ce niveau là. D’ailleurs, aucune ville de Roumanie n’est traversée par le fleuve. Rigolo de se dire qu’en remontant un peu, on arrive direct au lac de Constance, chez notre collègue Heribert dont vous entendrez parler plus tard dans ce blog. En tout cas, ce n’est pas avec l’EuroVelo 6 que l’on remontera rapidement hihi, entre ornières boueuses, ronces et toiles d’araignée, l’EV6 roumaine n’est pas tout à fait au point !

Le beau Danube bleu

La veille de notre arrivée à Bucarest, le téléphone de Marion se met à sonner comme au milieu des bombes allaient nous pleuvoir dessus. Le message clignote en gros : “Attention alerte tempête dans toute la Roumanie entre 17h20 et 17h50, ne sortez pas ou trouvez un abri”. Ça tombe bien, il est 17h35 et à peine le téléphone de nouveau dans la poche que le ciel s’abat sur nous de cette pluie bien déterminée à me prouver une nouvelle fois l’inefficacité de ma veste gore tex et de mes chaussures “étanches” qui mettront 3 jours à sécher. Après un quart d’heure sous la pluie battante, nous trouvons refuge chez Ana, Florin et Daria, leur fille de 10 ans karatéka, pianiste et enfant de choeur à ses heures perdues. Nous passons deux heures à discuter, manger des pâtisseries roumaines tout en inondant au goute à goute le carrelage de leur cuisine.

Florin, Daria et Ana

Le soir, en général, nous lisons à voix haute “Poupées roumaines” premier roman de Marie Khazrai qui raconte si bien la Roumanie de sa mère de sa plume aussi puissante que drôle (je continue le défi avec ma mère de lire un bouquin par pays traversé, mais sa liseuse à elle est cassée, une aubaine pour prendre de l’avance sur cette lectrice hors paire qui lit au moins 3 fois plus vite que moi !)

Bien calées derrière l’église

Mais ce soir, c’est la finale de la coupe du monde et nous transformons la tente en home-cinéma, bien calées sous l’auvent derrière l’église. Et oui, en voyage à vélo, personne ne te prend au sérieux si tu ne sais pas exprimer clairement tes préférences entre Mbappé, Messi et Dembelé !

Vamos Argentina vamos!!!

Notre périple s’achève à l’arrivée à la capitale dont nous découvrons encore une fois l’histoire avec un plaisir commun. Bucarest a plus ou moins toujours été la capitale du pays, du temps où la Roumanie s’appelait encore comme la voiture des parents (enfin, c’est peut être l’inverse, me direz vous…), mais aussi du temps où les provinces de Valachie et de Moldavie s’unirent et cherchèrent un roi pour les représenter. Ben oui (pour certains), à l’époque, rien de mieux qu’un roi pour unir le pays et entrer dans le game sur la scène internationale. Mais que faire quand on n’a pas de famille royale locale ? Napoléon III, toujours prêt à filer un coup de main, leur présenta Carol I, un prussien qui ne tarda pas à être proclamé roi de Roumanie en 1881 (après une période d’essai de quelques années en tant que prince, le temps d’apprendre la langue quoi !). Bucarest toujours capitale, au sortir de la première guerre mondiale, quand la Transylvanie quitte l’Empire Ostro Hongrois, donnant à la Roumanie la forme qu’on lui connaît aujourd’hui. Mais la monarchie ne dura pas très longtemps puisqu’en 1947, Michel Ier, dernier roi de Roumanie, après avoir mené une grève royale (?!) quitta le pays direction l’Angleterre puis la Suisse pour devenir ingénieur aéronautique (qu’aura t’il donc écrit sur son CV ?!).


Bucarest, encore capitale, du temps du communisme et de Ceaușescu après avoir confisqué industries et terres, se rapprocha de l’occident pour obtenir des prêts destinés à financer ses “grands projets” : canal Danube-Mer Noire, autoroutes, Transfă travers les Carpates. Industrialisation du pays, congés payés, les premières années de son exercice voient l’arrivée de quelques avancées, si tant est que l’on ferme les yeux sur les prisonniers politiques envoyés creuser le fameux canal pour “payer” leur faute de s’être auparavant enrichi sur le dos de la classe populaire. Imaginez Bernard Arnaud en train de creuser une méga bassine à la pioche sous 40 degrés, tentant… Mais trève de plaisanterie, ce qui s’est passé en Roumanie dans ces années-là est bien réel, et bien souvent, ce n’étaient pas des Bernard Arnault qui étaient envoyés en travaux forcés, mais plutôt de petits chefs d’entreprise, ou seulement des voix qui avaient eu l’audace de s’élever contre le régime.

Toujours est-il qu’en 1971, suite à un voyage d’étude en Corée dont Ceaușescu revient bouleversé, sa politique passe à la vitesse supérieure. Doublé d’un culte de la personnalité et d’une réécriture méthodique de l’histoire, Ceaușescu plonge le pays dans une période de durcissement budgétaire sévère pour rembourser les dettes contractées aux Etats Unis. Rationnement de la nourriture, mais aussi de l’essence, de l’électricité et de l’eau, queues interminables, personne ne peut sortir du pays. Le peuple souffre de froid et de faim et pendant ce temps-là, le dictateur Roumain continue ses grands projets : il rase 1/5ème de la ville pour construire le “Palais du peuple”, censé devenir le plus grand édifice du monde à l’époque.

Le fameux “Palais du peuple” maintenant “Parlement Roumain”

Mais il n’en verra pas le bout, après une révolte populaire réprimée dans le sang par l’armée et la Securitate, faisant plus de 1300 morts en une semaine, le peuple roumain se soulève, capture le Génie des Carpates et sa femme qui ont tenté de se barrer en hélico, les juge vite fait et les fusille 5 minutes plus tard sur la place publique, fin de l’histoire, on est à Noël 1989.


Allez, je vous laisse digérer ce bref résumé de l’histoire roumaine, j’espère qu’il vous a plu, moi je m’en vais de ce pas faire un crumble, parce que, ce soir, je suis invitée !

Mon nouveau look de soirée




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