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Une semaine de pur bonheur danois

Une semaine de pur bonheur danois

Après avoir retrouvé notre marmotte et navigué deux jours et trois nuits, dont la première en mode parc d’attractions à retenir notre souffle à chaque chute libre entre deux vagues de 6m, nous voici de retour sur le continent ! Enfin, à peu de choses près que le Nord du Danemark est en fait une île. Le soir de notre arrivée, nous retrouvons Catherine, une des petites sœurs de ma grand-mère, qui nous a quitté depuis maintenant 3 ans et demi.

Ayant soufflé ses 80 bougies cet été, Catherine est officiellement la doyenne des intérims, pas de chômage et pas de retraite sur ce tandem ! Il faut dire que Catherine n’est pas une octogénaire comme les autres : exception dans sa fratrie (même si avec 7 soeurs et 1 frère, on pourrait plutôt dire sororie !), elle n’a pas eu d’enfants et vit actuellement dans sa maison à Tours, qu’elle a transformée en coloc en attendant la finalisation de son projet d’habitat participatif. Pour avoir rencontré plusieurs de ses ex-colocs, on est tous unanimes : Catherine elle a la classe ! Le genre de mamie avec un smile vissé sur le visage, qui fait des blagues et qui danse dans les super-marchés.

Catherine a des principes : on ne met pas les légumes surgelés dans la sacoche !

Suite à mon invitation, l’idée a trotté quelques mois dans sa tête. “Je ne sais pas si j’en suis capable, mais là je pars 6 jours pour descendre la Loire en canoë, on en rediscute après !” Mdr. Et puis finalement, elle a choisi d’être “déraisonnable”, parce que c’est bien connu, être raisonnable tue. Pas du tout cycliste sportive, elle utilise cependant son vélo single speed dans ses trajets du quotidien. C’est donc tous les cyclistes de son entourage qui l’ont “sponsorisée” en lui fournissant casque de vélo, veste de pluie, duvet un peu moins encombrant que le sien en laine qui aurait pris une sacoche entière, emplâtre de fesses (comprenez cuissard). Quant à la pile interdentaire (comprenez petite lampe de poche qu’elle tient entre ses dents en essayant de m’expliquer la bouche pleine pourquoi c’est plus pratique qu’une frontale), elle l’avait déjà, et la robe de chambre à fleurs élégamment emballée dans une petite trousse transparente, ça n’était pas sur la liste, mais c’est non négociable !

Robe de chambre à fleurs + doudoune = la classe dès le réveil

Coco passe donc le relai pour s’en retourner à sa ferme et à la création de son nouvel atelier chicons. Et nous, nous entamons la longue “descente” vers le sud avec notre joyeux équipage intergénérationnel.
Sur le tandem, ça papotte sec et c’est un plaisir d’écouter Catherine me raconter la vie de mon arrière grand père, médecin de campagne, de mon arrière grand mère, splendide jeune femme issue d’une famille plus modeste, qui le secondait comme préparatrice et secrétaire. Elle me parle de leur maison troglodyte en bord de Loir, retapée au fil des années, de son enfance en pension d’où elle et ses sœurs, envoyées dès leurs 9/10 ans, ne rentraient que 2 fois par an.

Elle me parle de ma grand-mère, bien sûr, dont elle partage les traits, les pommettes saillantes, le nez et le sourire bienveillant. Ma mamie qu’il me plaît d’imaginer, à regarder notre duo mi amusée, mi fière, depuis son là haut auquel elle croyait tant.

C’est un véritable voyage dans le temps, à rajeunir toutes ces personnes que je n’ai connues que ridées. Il faut dire qu’en ce temps-là, la contraception était interdite, impensable même dans une famille catho, alors entre ses 7 frères et sœurs, mes 35 oncles et tantes et mes 80 cousins “hirsutes” germains, comme je les appellais gamine, il y a tellement d’histoires à raconter, que Catherine ne voit pas passer les kilomètres ! Je dois même insister pour que l’on fasse des pauses de temps en temps. Par chance, entre l’emplâtre, la selle SMP trop stylax laissée par Coco, le yoga que Catherine pratique sur le vélo, les étirements et la “danseuse inversée” (technique qui consiste à s’asseoir directement sur le porte bagage arrière et à pédaler comme sur un vélo couché), aucune douleur ne vient interrompre notre avancée. Ca rigole, ça se chambre et elle s’amuse de ma culotte de règles à dentelle qui sèche au vent, bien en évidence sur la sacoche jaune, “c’est génial, jamais je n’aurai osé faire ça, moi qui ait mis mon premier jean à 19 ans !”

Sous le soleil ou sous la pluie, la team garde le sourire !

Après Aalborg, nous avons pris plein ouest pour rejoindre la côte et nous pédalons sur de fines bandes de terre. A gauche, des marais et lacs salés qui regorgent d’oiseaux, de chevaux et de vaches. A droite, derrière la dune, la mer du Nord. Au milieu, de jolis petits phares construits par un français à la fin du 19ème. Un vrai métier de maintenir le feu, initialement au bois, et de le faire tournoyer toute la nuit au moyen d’engrenages et de jeux de miroirs.

Tous les soirs, nous dormons dans de petites cabanes en bois, mises à disposition gratuitement pour les visiteurs d’une nuit. Sans portes, toutes simples mais tellement accueillantes pour se protéger de la pluie et du vent. Il y en a tellement partout que ça nous arrive même d’en trouver une à midi pour pic niquer au sec.

En quelques minutes, l’eau bout pour la soupe grâce au réchaud à essence, “c’est plus efficace que la cuisine sur le feu, mais ça pue ton truc”, me dit Catherine. Riz accompagné d’une petite macédoine de légumes, purée aux champignons, chili sin carne, “on va encore se faire un gueuleton d’enfer !” qu’elle ajoute 🙂

On s’endort ensuite (enfin plutôt elle !!) en lisant à voix haute le bouquin “Heureux comme un danois”, offert par ma mère sur la liseuse. On aime en débattre ensuite sur le vélo et on s’amuse à trouver des exemples de nos lectures du soir dans la journée du lendemain.

Comment expliquer que les danois puissent faire partie des gens les plus heureux du monde, dans un pays plat, tout gris, battu par les vents et où le soleil se couche à 15h en hiver, et encore, s’il a bien voulu se montrer ! Nous découvrons une conception de la vie très différente de la nôtre, basée sur :


– La confiance : en effet, nous voyons de partout de petits stands au bord de la route. Citrouilles, sacs de bois, mais aussi oeuvres d’art, en libre service. Dans les villes, personne n’accroche son vélo et même les visites de musées se font sans guichet. Au Danemark, c’est bien connu, en faisant confiance, on fait de grosses économies !


– L’éducation et l’égalité des chances : dans des écoles d’avantage faites pour apprendre aux jeunes à penser par eux même qu’à former une élite. L’enseignement est ici gratuit et tous les étudiants reçoivent une bourse pour leurs études, peu importe les revenus des parents. De façon à favoriser la mixité sociale… mais aussi à permettre aux jeunes issus de classes sociales plus aisées, d’être libres de ne pas “faire comme leurs parents”. Il existe même une école qui n’a pas d’équivalent ailleurs : l’Efterskole. Un an pour aider les jeunes à trouver leur “voie” hors du cadre purement scolaire. On croise d’ailleurs tout un groupe de jeunes un soir dans l’une des cabanes. C’est si rare de voir des ados venir spontanément à notre rencontre pour discuter et nous poser des questions sur le voyage. Ils nous racontent que leurs professeurs leur ont retiré montres et téléphones, qu’ils marchent toute la journée ou font du kayak et des jeux de groupes.


– Un rapport à l’argent et au travail différent : les jeunes commencent à travailler très jeunes ici. Il n’est en effet pas rare de voir des ados de 13 ans à la caisse de supérettes (âge minimum légal pour travailler sans l’accord des parents). En plus de faire de l’argent de poche et de rendre les jeunes plus autonomes, cela permet de sensibiliser très tôt aux métiers dit “précaires” en les expérimentant à la première personne. Et pourtant, même s’ils travaillent tôt, les enquêtes montrent que les jeunes danois sont beaucoup moins intéressés à “gagner beaucoup d’argent” que leurs voisins européens. Travailler moins, juste ce qu’il faut, et passer du temps avec la famille, tel est l’objectif qu’ils revendiquent. De nombreuses personnes nous le confirment sur le chemin, sans même que nous posions la question, elles nous disent “je travaille dans cette épicerie 12h par semaine”  ou “je suis gardien du phare à mi-temps”. En tout cas, toutes partagent leur fierté de leur système social.


Il y a aussi, la modestie ou encore des rêves simples et réalistes… (je n’ai pas encore terminé le bouquin !)
Alors en bonne madamejesaistoutexpremièredelaclasse issue d’une famille de bosseurs qui prônent efficacité et engagement, on ne peut pas dire que mon tempérament soit tout à fait danois ! Mais cette philosophie et ce modèle de société restent tout de même carrément inspirants. Espérons qu’ils arrivent  à le conserver malgré ce que vit le monde…


Entre histoires familiales et personnelles, vent de face ou de dos, notre petit duo arrive doucement à destination avec la sensation d’avoir vécu une semaine en pleine faille inter-temporelle. Les gouttes de pluie qui me coulent sur le visage en déposant Catherine à la gare sont sacrément salées, de pures larmes de bonheur danois, mais pas le choix, dimanche c’est journée répet et AG de la chorale qu’elle préside !

Bravo et merci Catherine, on risque d’en reparler longtemps de ces 335km en Tant d’aime !


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